samedi 18 février 2012

Liens faibles, liens forts


Où sont les coopérations fortes ?


Liens faibles, liens forts. Cette semaine le dossier d'InternetActu vous propose de revenir sur ce que sont les liens faibles, ce concept forgé par le sociologue américain Mark Granovetter permettant de distinguer nos relations selon selon leur proximité, mais aussi selon leur diversité et la richesse de ce qu'elles nous apportent. A l'heure des réseaux sociaux numériques, la compréhension de la structuration et du rôle de nos relations est devenu d'autant plus importante qu'elles forgent de plus en plus toutes nos actions en ligne. Quelle est la force des liens faibles, quelles sont leurs limites ? C'est le dossier d'InternetActu.
Le consultant Charles Leadbeater, célèbre chercheur associé à Demos, le think tank britannique, vient de publier [NDE cet article date de mars 2008, mais ses conclusions, vous le constaterez, n'ont rien perdu de leur actualité] We Think : l'innovation de masse, pas la production de masse et signe une tribune très stimulante dans le Guardian sur la puissance du web 2.0 : "Si d'ingénieux concepteurs de jeux peuvent inspirer des milliers de personnes à collaborer pour résoudre un casse-tête en ligne, pourrions-nous faire quelque chose de similaire pour lutter contre le réchauffement de la planète, soutenir les personnes âgées, aider les victimes de catastrophes, prêter ou emprunter de l'argent, discuter de politique et de décisions publiques, enseigner et apprendre, concevoir et fabriquer des produits ?"

Puissant le web 2.0 ?

Reste qu'il est difficile de voir dans les formes de collaboration que décrit Leadbeater une véritable puissance, car beaucoup d'entre elles n'ont lieu que derrière l'écran et peinent à impacter le réel. Les mobilisations par SMS pour faire tomber les gouvernements de Corée du Sud, des Philippines ou d'Espagne ont-elles été des éléments déclencheurs ou des symptomes ? Certes, comme il le dit, "le web abaisse le coût de la mobilisation", mais cette mobilisation électronique est-elle de même teneur que d'autres formes, a-t-elle la même force ? Mobiliser les gens derrière leur écran n'est-il pas plus facile, mais aussi moins impliquant, que les faire se déplacer à une manifestation ou une réunion ? Leadbeater le reconnait lui-même, nous ne savons pas encore comment nous pouvons nous organiser sans l'attirail traditionnel des organisations. Charles Leadbeater est également conscient que le web "n'améliore que trop imparfaitement la qualité du débat démocratique", ce qui ne l'empêche pas, comme d'autres prophètes du numérique, d'aller de l'avant et de continuer à être optimiste : "Les Etats-Unis dépensent des centaines de milliards de dollars dans une guerre pour apporter la démocratie en Irak. Or, 4 % des gens dans le monde arabe ont un accès haut débit. Le meilleur moyen pour promouvoir la démocratie au Moyen-Orient serait de porter ce taux au-delà de 50 %." En guise de démonstration, c'est peut-être un peu faible ?
La coopération et la conception ouverte qui caractérisent certains projets sur le réseau tiennent-ils d'un mouvement de fond ou l'outil internet les rend-t-il seulement plus visibles ? Certes l'internet permet, comme le dit Leadbeater, "de créer de nouveaux entrepôts de connaissances au bénéfice de tous", d'innover différemment (pas forcément plus "efficacement" comme il le dit), de développer le débat démocratique (mais peut-être pas de "renforcer la démocratie" comme il l'affirme trop rapidement), "de donner à plus de gens l'opportunité de mieux exploiter leur créativité". Mais sommes-nous vraiment passé, comme il le clame, de l'individuel "je pense donc je suis", au social "nous pensons donc nous sommes" ?

Sur l'internet, nos coopérations sont faibles

C'est peut-être mal mesurer la teneur des coopérations que permettent pour l'instant ces outils. La plupart d'entre elles sont dites "faibles", nous rappellent les sociologues Dominique Cardon et Christophe Aguiton dans "La force des coopérations faibles" (.pdf, angl.). C'est-à-dire qu'elles sont le produit de productions individuelles publiques, sans plan d'action, coopération ou motivation altruiste préalable. "L'espace public est vu comme une opportunité pour se rendre visible, et permet d'élaborer des relations et des coopérations à différents niveaux d'engagements". Une coopération qui peut fonctionner à très large échelle parce que, précisément, elle n'est pas demandée, construite, consciente. Une coopération qui peut fonctionner car elle mêle des utilisateurs aux pratiques parfois très différentes, ce qui serait certainement plus problématique dans la vie réelle.
Cela ne veut pas dire que ces coopérations ne sont pas importantes ou qu'agrégées elles ne représentent pas une force imposante, au contraire. Mais le fait de pouvoir étiquetter des photos sur FlickR et les partager demeure une forme de mobilisation et de coopération diffuse, ténue comme nous le disent les étonnants chiffres de Flickrrévélés par l'étude (.pdf, angl.) de l'équipe du laboratoire Sense d'Orange.
Le problème de nos coopérations faibles est qu'elles restent faibles justement, distantes, lointaines, impalpables. C'est leur agrégation qui leur donne de la force. L'internet 2.0 n'a pas fait bouger le monde – ou peut-être pas encore, pourrait-on dire si l'on veut rester optimiste. Il se pose en tout cas plus comme une contradiction, un"je pense donc nous sommes", que comme un changement de paradigme.
"Rendre nos productions personnelles publiques créé une nouvelle articulation entre l'individualisme et la solidarité qui révèle la force des coopérations faibles", détaillent encore Dominique Cardon et Christophe Aguiton. Les coopérations fortes, rappellent-ils, correspondent "aux sociabilités courantes et à un ensemble de fonctions et de modalités d'échanges définies qui donnent aux individus le sentiment qu'ils font partie d'une communauté et qu'ils partagent une vision commune". Le développement du ""bon vieux web" a été longtemps conduit par un idéal communautaire, construit via des coopérations organisées entre des participants volontaires. La coopération a longtemps été décrite comme forte : socialisation mutuelle et rôles définis donnant aux membres le sentiment d'appartenir à une communauté et de partager un objectif commun." En revanche, les coopérations faibles, sur le modèle de la théorie des liens faibles"nous connectent à des territoires éloignés, ce qui est particulièrement intéressant dans les moments de recherche et d'exploration", mais peut-être beaucoup moins pertinent dans d'autres moments de nos activités comme quand il s'agit de bâtir ensemble l'action collective.

Le web 2.0 pour noter le monde : et puis ?

Le web 2.0 mobilise avant tout ces formes de coopérations là : des coopérations agglomérées, sans plans de coopération prédéfinis, sans préoccupation altruiste reliant ses membres. Quand nous notons nos profs et nos médecins, les garages et les photos, les infos et les vidéos, nous sommes bien dans un espace situé entre l'individualisme et l'action collective, qui n'est pas vraiment l'un, mais pas vraiment l'autre non plus. Leadbeater, à la suite de beaucoup d'autres, présume un peu facilement que nos "coopérations faibles" pourraient sans difficulté se transformer en mobilisations puissantes et conscientes d'elles-mêmes en faveur d'un objectif collectif, étendant ainsi d'une manière considérable le champ de l'action collective.
Oui, le réseau permet aussi à des "coopérations fortes" de s'établir (coopérations professionnelles, mobilisations politiques par exemple), de produire de manière efficace, de s'élargir et parfois d'atteindre des échelles inimaginables auparavant. Oui, le réseau permet, par agrégation, à des actes individuels ou des relations à petite échelle, de produire des effets collectifs massifs. Mais y a-t-il une voie de passage entre ces deux constats ?
Quels outils, quels techniques, quelles pratiques surtout nous aideront à faire progresser le degré de coopération ? Peut-on espérer que nos coopérations faibles deviennent un jour des coopérations fortes ? Est-ce que le réel permettra aux mobilisations virtuelles de mieux s'exprimer ou au contraire continuera-t-il longtemps à les distinguer et à les minorer - parfois il faut le reconnaître, avec raison ?
Hubert Guillaud

vendredi 17 février 2012

5 propositions pour le logiciel français

par Christophe Auffray, ZDNet France. Publié le jeudi 16 février 2012

Présidentielle 2012 : 5 propositions pour tirer la croissance du logiciel français

Présidentielle 2012 : 5 propositions pour tirer la croissance du logiciel françaisPolitique - Création d’un statut de société créatrice de logiciels, inspiré de la JEI mais plus avantageux, formation des entrepreneurs, co-gérance avec l’Education nationale pour la formation des étudiants, guichet unique et écosystèmes d’innovation : les 5 propositions en faveur du logiciel du Syntec Numérique pour les candidats à la présidentielle.
ses dix propositions en faveur du numérique, Syntec Numérique ajoute cinq propositions en faveur de l’industrie du logiciel et censées remédier à cinq points de blocage de la France dans ce secteur. 
Ces préconisations à l’attention des politiques sont résumées dans le livre noir et blanc du logiciel dévoilé mercredi 15 février à l’occasion d’une conférence de presse à laquelle assistaient deux personnalités politiques du PS et de l’UMP :Fleur Pellerin et Laure de la Raudière.
Partant du constat que l’industrie française du logiciel manque de champions de grande taille (93% du Top 250 des éditeurs français réalisent moins de 50 millions d’euros de CA) et justifiant de sa contribution à la croissance de la France, Syntec Numérique demande donc un coup de pouce des politiques.

Proposition n°1 : un statut de société créatrice de logiciels

Si les associations patronales du numérique se défendent régulièrement de demander de nouvelles aides financières de l’Etat, la fiscalité reste cependant au cœur de leurs propositions – même si elles ne se limitent pas à ce seul thème.
Le statut de société créatrice de logiciel en est une illustration. Ce dispositif s’appuierait sur le statut de la JEI (Jeune Entreprise Innovante), mais auquel s’ajouteraient des avantages supplémentaires. « L’essentiel du statut et de ses avantages » résume Syntec Numérique.
Et les conditions d’accès imaginées sont globalement très favorables puisque les éditeurs comptant jusqu’à 500 salariés et 20 ans d’existence pourraient prétendre aux avantages associés à ce statut (exonérations de cotisations et d’impôt).
Dans le cas de la JEI, sont exclues les entreprises de plus de 8 ans, de plus de 250 salariés et réalisant plus de 50 millions d'euros de chiffre d’affaires.
« Nous estimons qu’il faudrait étendre les dispenses de charges sur des personnels autres que ceux dédiés à la pure recherche et développement. Il s’agit des personnes qui travaillent sur l’innovation, le design et l’ergonomie, qui coûtent largement aussi cher que ceux qui font de la R&D » ajoute Bruno Vanryb, président du collège éditeurs de Syntec Numérique.

Proposition n°2 : une formation « entreprendre dans le logiciel »

Pour la chambre patronale, les dirigeants d’éditeurs français ont besoin de progresser sur les aspects marketing et de gestion d’entreprise – et les diplômés issus des écoles de commerce, eux, sur la technique.  
Est ainsi proposé de définir, avec des représentants de l’Education nationale, une formation packagée de 20 heures de cours dispensées par des dirigeants et consacrées au management, au business development et aux spécificités du secteur logiciel. Le financement serait lui assuré par des sponsors privés.
« La fascination pour Steve Jobs et Jeff Bezos, c’est relativement récent. Le marketing n’a jamais été intégré dans les gènes des entreprises de technologie françaises. Et aujourd’hui, c’est quelque chose qui fait que, globalement, les entreprises sont parfois dirigées par des ingénieurs très talentueux mais qui n’ont pas forcément le sens du marché et le sens du client » analyse Bruno Vanryb.

Proposition n°3 : un guichet unique « croissance et innovation »

Requête récurrente des entreprises du numérique, ce guichet unique vise à aider les entrepreneurs à se retrouver dans le « maquis des dispositifs d’aide ». L’idée est de permettre aux entreprises de trouver auprès d’une équipe « formée et compétente » des réponses à leurs questions et besoins en matière de financement, de fiscalité, de formation, etc.
« Il ne faut pas fusionner les organismes, cela ne sert à rien. Les organismes géants qui se fusionnent entre eux avec des centaines de hauts fonctionnaires qui ont chacun des objectifs différents et censés travailler ensemble, cela ne marche pas » met en garde le président du collège éditeurs.
« Le guichet unique, c’est un site Web et surtout des équipes de gens formés et compétents qui regrouperaient dans le cadre d’un site interactif l’ensemble des dispositifs existants avec des systèmes de tris qui permettraient tout de suite de différencier les aides » ajoute-t-il.

Proposition n°4 : une filière de formation aux métiers du logiciel

Souhait de longue date des entreprises, tous secteurs confondus, les éditeurs voudraient s’impliquer dans les cursus de formation initiale, ici ciblés sur l’édition logicielle. Comment ? Au travers d’une gouvernance partagée avec l’Education nationale. 
La finalité ? « Des contenus qui seraient actualisés au rythme des besoins » précise Bruno Vanryb. « L’idée c’est de répondre aux besoins d’un métier en pleine évolution, mais en partenariat avec l’Education nationale, et surtout en ne marchant pas sur ses plates-bandes » prend-t-il soin d’ajouter.
Syntec Numérique préconise de compléter cette filière de formation par deux autres mesures que sont le renforcement des formations au marketing et à la gestion financière dans les écoles d’ingénieurs, et le développement de cursus à double compétence écoles d’ingénieurs-écoles de commerce.

Proposition n°5 : des écosystèmes du logiciel

La proposition, répondant à la fragmentation des éditeurs français, et telle que résumée dans le livre noir et blanc consiste à « réunir sur un (ou plusieurs) sites toutes les forces qui peuvent concourir à la création d’une dynamique de croissance de l’industrie. ». C’est-à-dire : éditeurs, y compris étrangers implantés en France, investisseurs, universités et écoles, etc.
Mais quelles différences et plus-value par rapport à des pôles de compétitivité traditionnelles ou le projet de bâtir une Silicon Valley à la française sur le plateau de Saclay ? 
« Les pôles de compétitivité donnent des avantages fiscaux pour se regrouper. C’est bien. Ça part d’un très bon sentiment. Mais les entrepreneurs ne vont pas s’installer quelque part parce qu’ils ont un avantage fiscal. Ils le feront car ce sera bon pour le business. Et pour cela, ils doivent retrouver, comme dans la Silicon Valley, pas seulement les universités, les financiers, mais également des métiers qui soient complémentaires du leur » estime Bruno Vanryb.
La solution : réutiliser le principe des pôles de compétitivité, mais aussi les réflexions autour du plateau de Saclay, afin de créer « trois ou quatre lieux où vraiment on met ensemble les bonnes personnes. » La concrétisation ? Un écosystème comparable à l’entrepreneurship LMU de Munich.