Il y a deux semaines, j’avais évoqué, dans mon éditorial consacré
au Consumer Electronics Show de Las Vegas, l’explosion de la robotique
professionnelle, éducative et personnelle qui a marqué ce grand salon
mondial des technologies numériques.

Il n’est pas question ici de passer en revue toutes les nouveautés
qui ont été présentées en matière de robots au cours de cette
manifestation mais quelques machines méritent tout de même l’attention
car elles sont particulièrement représentatives de l’évolution
foisonnante qui caractérise actuellement l’ensemble de la robotique.
Dans le domaine des robots destinés à l’accueil et au contact avec le
public, il faut par exemple évoquer Thespian, un robot de nouvelle
génération, particulièrement innovant avec ses articulations souples
qui lui confèrent une grande fluidité de mouvements et lui donnent un
aspect plus humain. Cet androïde conçu par l’ingénieur Morgan Roe, pour
la société britannique Engineer Arts (Voir
Youtube),
est défini par son créateur comme « humanoïde intelligent ». Il est
destiné à remplir différentes fonctions dans des établissements
culturels : accueil, présentation des œuvres ou encore orientation des
visiteurs…
Mais, comme l’a bien montré le CES 2014, les robots ne se cantonnent
plus aux domaines culturels ou militaires, ni même aux secteurs
industriels éducatifs, médicaux ou industriels, ils font également leur
entrée en force dans les foyers. Développé en France par la société du
même nom, le robot Keecker est un assistant domestique destiné au
divertissement. Cette machine intègre une véritable plate-forme
multimédia et peut transformer les différentes surfaces de votre
habitation en autant d’écrans géants, en y projetant des contenus vidéo,
photo ou web.
Disposant évidemment d’une connexion Wifi, ce robot peut également
être utilisé pour jouer à des jeux vidéo, établir des communications
téléphoniques ou visiophoniques et afficher à la demande une multitude
d’informations pratiques en fonction des besoins des utilisateurs. Cette
machine polyvalente intègre évidemment un système informatique complet
comprenant un projecteur, une caméra prenant des images sur 360 degrés, 6
hauts parleurs ainsi qu’une station de rechargement.
Mais Keecker ne fait pas que distraire et informer les membres du
foyer. Il est également capable de surveiller efficacement votre
habitation en analysant les différents paramètres domestiques (niveau
d’éclairage, humidité, température, niveau sonore, taux de CO2…). Ce
nouveau type de robot hybride vient donc directement concurrencer les
différents types de systèmes d’alarme traditionnels sur un marché de la
sécurité et de la protection en plein essor.
En revanche, malgré ses nombreux talents, Keecker ne fait pas encore
le ménage mais qu’à cela ne tienne : un autre constructeur, Moneual,
vient de présenter son nouveau robot aspirateur Rydis H68 Pro, une
étonnante machine de ménage hybride qui, non seulement passe
l'aspirateur mais peut également nettoyer vos sols avec une serpillère,
sèche ou humide. Pour être encore plus efficace, cet étonnant auxiliaire
domestique est même muni d'une caméra et d'un logiciel qui lui permet
d'établir une cartographie de votre appartement. Il ne reste plus qu’à
espérer qu’il n’essaiera pas d’aspirer ou de nettoyer votre chat…
Là encore, l’arrivée de ces auxiliaires ménagers polyvalents, dont le
prix baisse très rapidement, est en train de bouleverser le secteur de
l’électroménager. Mais ce type de machine de plus en plus performante
risque également d’avoir à court et moyen terme un impact important sur
l’emploi car on peut se demander qui voudra bientôt avoir encore recours
à un employé de maison, dont il faut payer non seulement le salaire
mais encore les charges sociales, quand il sera possible, pour quelques
centaines d’euros d’acquérir un robot multifonction qui fera
parfaitement le ménage !
Dans le secteur industriel, les robots sont présents depuis de
nombreuses années et pendant très longtemps il s’agissait
majoritairement d’automates programmables, des machines statiques
destinées à accomplir une tâche précise et peu capables d’évolution.
Mais cette époque est révolue, comme le montre par exemple le projet
novateur en cours chez Airbus. Confronté à une rude concurrence et à la
nécessité d’améliorer sa productivité, l’avionneur souhaite faire
évoluer son outil industriel et réduire de moitié la durée de ses cycles
de production, un objectif ambitieux qui ne peut être atteint qu’en
combinant l’ensemble des technologies numériques et des nouvelles
ressources de la robotique.
Airbus a tout naturellement baptisé son projet Asimov, du nom du
célèbre auteur russo-américain de science-fiction Isaac Asimov. Ce
génial visionnaire imagina, dès le début des années 50, l’avènement de
robots humanoïdes intelligents et collaborant avec les êtres humains
dans de multiples domaines. Ce projet Asimov est actuellement développé
au sein de l'Institut de recherche Jules-Verne de Nantes auquel
l'avionneur a délégué le projet. Il prévoit la mise au point, d’ici
2016, d’une nouvelle génération de robots industriels, mobiles et
évolutifs, capables de travailler « en bonne intelligence » avec leurs
collègues humains…
Le nouveau type de robot que prépare Airbus est en fait un « cobot »,
un robot collaboratif conçu pour l'aide à l'assemblage d'éléments
d'aérostructures sur les appareils A 350 et A 380. Contrairement à la
plupart des robots industriels actuellement en service, le «cobot»
Asimov est prévu pour évoluer et travailler au milieu des êtres humains
et en étroite coopération avec eux. Bien entendu ces « cobots » pourront
effectuer simultanément ou successivement plusieurs tâches différentes
mais surtout ils pourront à terme être commandés de manière intuitive
par la voix, le geste ou le regard.
Dans l’éducation, les robots sont également en train de faire une
entrée remarquée. Le 21 janvier dernier, la terminale SSI (Sciences de
l’ingénieur) du lycée la Martinière-Monplaisir, à Lyon, a accueilli un
nouvel élève d’un genre un peu particulier puisqu’il s’agit d’un robot
destiné à permettre à un élève absent, pour cause de maladie par
exemple, d’assister aux cours et d’interagir avec les enseignants et ses
camarades via cette téléprésence robotique !
La partie logicielle de ce robot, conçu par le fabricant américain
Anybots, a été développé conjointement par l’Institut français de
l’éducation, l’Université Lyon-I, le Learning Lab de l’école centrale de
Lyon et l’EM Lyon business School. A partir de la rentrée prochaine,
trois exemplaires de ce robot seront testés pendant deux ans dans trois
lycées pilotes de Rhône-Alpes, à Lyon (Rhône), Saint-Etienne (Loire) et
Bourg-en-Bresse (Ain).
Mobile grâce à ses roues, ce robot-élève peut se déplacer à
l’intérieur de l’établissement scolaire et bien entendu communiquer avec
l’élève, via un réseau Wifi dédié ou une connexion 4G. Ce type de robot
n’est d’ailleurs pas réservé au milieu scolaire et il est déjà employé
dans certains hôpitaux où il permet au chirurgien ou au chef de service
d’interagir à distance avec les patients et le personnel soignant.
Dans le domaine militaire, que j’avais déjà évoqué dans mon éditorial du 22 mars 2013 (voir
RT Flash),
les robots sont également en train de s’imposer. Il y a quelques jours,
l’armée américaine a en effet annoncé qu’elle allait réduire ses
effectifs globaux de 22 % d’ici 2020. Ceux-ci passeront donc de 540 000 à
420 000 hommes
. Cette réduction n’a pas seulement des
raisons financières ; elle répond également à une volonté de construire
une défense plus efficace, plus souple et plus opérationnelle, capable
de réagir très rapidement à de nouveaux types de menaces diffuses et
changeantes, bien éloignées des conflits clairement identifiés que nous
avons connus pendant des millénaires.
Dans ce nouveau cadre stratégique et tactique, l’armée américaine
mise sur le recours à de nouvelles générations de robots, en cours de
développement, capables d’évoluer sur tous les types de terrain de
manière autonome et de démultiplier la capacité d’observation et
d’action des soldats en mission. Il s’agit également d’exposer le moins
possible la vie des soldats car les opinions publiques supportent de
moins en moins l’idée de pertes humaines élevées, même dans le cadre
d’un conflit militaire. Dans un premier temps, ces robots seront
essentiellement utilisés dans la logistique, le ravitaillement,
l’observation ou le recueil d’informations.
Mais les états-majors de tous les grands pays développés
reconnaissent à demi-mot qu’à terme, c’est-à-dire d’ici une dizaine
d’années, cette logique commencera à s’inverser : on assistera alors à
l’émergence de configurations militaires composées d’un nombre restreint
de soldats très protégés qui disposeront non seulement d’une multitude
d’androïdes terrestres et volants d’assistance et observation mais qui
commanderont également de redoutables robots de combat qui monteront en
première ligne pour éviter d’exposer directement la vie des combattants…
Mais en attendant que se réalise ce scénario digne de « Terminator »,
le célèbre MIT de Boston travaille déjà sur un projet ambitieux visant à
rendre la robotique accessible au plus grand nombre. En permettant à
chacun de concevoir et de programmer son robot personnalisé en quelques
heures ! Étalé sur cinq ans, ce projet baptisé « An Expedition in
Computing for Compiling Printable Programmable Machines » (Voyage dans
l’informatique pour l’assemblage de robot imprimés programmables - Voir
CSAIL)
est développé conjointement dans le laboratoire d’informatique et
d’intelligence artificielle (CSAIL) du MIT, l’Université de Pennsylvanie
et l’Université Harvard.
Ces chercheurs partent du constat suivant : actuellement, le
développement et la fabrication d’un robot constituent un processus long
et coûteux qui peut prendre plusieurs années, ce qui freine
sensiblement la diffusion de la robotique à l’ensemble des champs
d’activité humaine. Pour faire sauter ce verrou technologique et
industriel, ces scientifiques veulent combiner les avancées récentes en
matière d’impression 3D, les outils numériques et l’intelligence
artificielle. L’idée est de créer une plate-forme de développement qui
permette à n’importe qui de concevoir et de fabriquer son robot
personnalisé, à partir d’une bibliothèque de modèles et d’imprimer
ensuite ce robot en quelques jours !
Cette accélération de l’arrivée des robots dans tous les domaines n’a
pas échappé à tous les géants de l’informatique et du numérique et
notamment à Google. Après avoir acheté, fin 2013, Boston Dynamics, qui
conçoit des robots très évolués et capables de se déplacer sur tous les
types de terrain, le géant numérique vient d’annoncer qu’il a racheté
Deepmind, entreprise britannique spécialisée dans l'intelligence
artificielle. La stratégie de Google est simple : en combinant les
compétences de Boston Dynamics et de Deepmind, la firme tentaculaire
vise la mise au point d’un robot humanoïde intelligent, qui pourra se
déplacer, raisonner et réagir comme un être humain…
Cette irrésistible montée en puissance des robots dans tous les
secteurs d’activité va évidemment avoir des conséquences économiques,
sociales et humaines considérables. A cet égard, il faut lire le rapport
éclairant publié en septembre 2013 par Carl Benedikt Frey et Michael
Osborne, deux Professeurs de la célèbre Université d’Oxford (Voir
Etude).
Dans cette étude de 73 pages, ces deux chercheurs ont étudié l’impact
qu’auront les nouvelles technologies sur l’emploi. Ils ont estimé, en
intégrant différents critères, comme le salaire et le niveau de
formation, la probabilité d’automatisation pour 702 professions
différentes sur le marché du travail américain. Le résultat est
saisissant puisque, selon ces chercheurs, l’automatisation matérielle et
informatique, combinée à la robotique intelligente, va toucher 47 % de
l’ensemble des emplois américains d’ici 20 ans !
Pendant ce temps, le marché mondial de la robotique, estimé à environ
25 milliards d’euros en 2013, dont 85 % correspondent à la robotique
industrielle et 15 % à la robotique de services, devrait connaître un
formidable essor et atteindre au moins 100 milliards d’euros en 2020.
Cette évolution pose évidemment une question fondamentale : la
généralisation des robots entraînera-t-elle finalement une destruction
nette d’emplois ou provoquera-t-elle au contraire la création de
nouveaux emplois qui viendront avantageusement se substituer aux
anciens ? Ce débat est loin d’être tranché et fait l’objet de vifs
affrontements entre économistes, notamment outre-Atlantique. Certains
chercheurs, comme Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee du MIT sont
persuadés que cette montée en puissance de l’automatisation et de la
robotique vont entraîner, in fine, une destruction massive d’emplois,
une évolution déjà perceptible selon eux, si on observe la progression
du nombre de sans-emploi, qui a dépassé les 200 millions dans le monde
en 2013, ou la destruction nette d’emplois aux États-Unis : plus de 7
millions d’emplois perdus en cinq ans !
Cet avis n’est pas partagé par tout le monde et d’autres économistes,
comme Henrick Christensen, titulaire de la chaire robotique à
l’Institut de technologie de Géorgie, est pour sa part persuadé que
l’automatisation et la robotique, en améliorant la productivité et la
compétitivité, permettront de créer finalement plus d’emplois qu’elles
n’en auront détruits et de réindustrialiser nos vieilles économies sur
de nouvelles bases technologiques. Ce chercheur prévoit en outre que ces
nouveaux emplois seront plus créatifs, plus qualifiés et mieux payés
que les anciens emplois industriels.
Quoi qu’il en soit, on voit bien que l’arrivée bien plus massive et
rapide que prévu de ces robots polyvalents et autonomes dans tous les
secteurs d’activité de notre société, va entraîner des bouleversements
majeurs et imprévisibles sur le plan économique, social et culturel.
Même si ces robots sont appelés à nous rendre de grands services en
matière de santé, d’éducation ou encore de sécurité, il ne faut pas
sous-estimer l’importance des représentations symboliques et de la part
d’irrationnel et de sentiment d’altérité qui habitent chaque être
humain.
Il n’est donc pas du tout impossible, comme l’avait d’ailleurs
envisagé Asimov, que ces robots humanoïdes qui seront capables de
comportements et de réactions proches de ceux des humains, puissent être
victimes d’une nouvelle forme d’ostracisme et puissent susciter, selon
l’évolution de la situation économique, un rejet violent…
Face à cette révolution économique, technologique, sociale et
culturelle que représente l’arrivée massive et inéluctable des robots
dans nos vies quotidiennes, nous ne devons pas céder aux illusions d’une
technophilie naïve et béate et veiller, par une réflexion collective
dans les champs philosophique, éthique et politique, à ce que cette
coexistence inévitable entre l’homme et les robots soit porteuse d’une
véritable finalité collective.
Dans cette perspective, il nous appartient de construire ensemble un
projet politique et social qui utilise cet extraordinaire saut
technologique pour augmenter la capacité de créativité et
d’épanouissement individuel et produire une société non seulement plus
prospère mais également plus juste et plus humaine.
René TRÉGOUËT
Sénateur Honoraire
Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat
Autres articles :
Des chercheurs de l'école polytechnique fédérale de Lausanne (E.P.F.L.)
viennent de présenter leur "robot chat", un petit robot quadrupède qui
doit servir de plate-forme de recherche pour la mise ...
La
NASA a présenté il y a quelques jours son nouveau robot d'exploration
spatiale baptisé Valkyrie. Ce robot qui mesure 1,90 mètre et pèse 125 kg
est une version améliorée du Robonaut de la NASA, ...
Shibuya
Seiki, une entreprise japonaise située à Matsuyama et spécialisée dans
les systèmes automatisés de tri fruitier, a présenté un robot
récolteur de fraises, capable de ne choisir que les ...
D’autres philosophes pourraient être complémentaires, par exemple : http://yannickrumpala.wordpress.com/2013/06/24/sur-le-retour-de-lidee-de-communs-et-ses-possibles-applications/
Comprendre l’économie contributive en 9 minutes : http://youtu.be/ryCeTeAbYAA
est une Adaptation en 9 minutes à partir d’une série autour de l’économie collaborative réalisée par Simon Lincelles (http://vimeo.com/user11401896) pour Arts Industrialis.
En savoir plus : Ep III Introduction à l’économie contributive : http://vimeo.com/53738642.