samedi 2 août 2014

Les causes du succes de google

 http://www.businessweek.com/stories/2006-03-05/the-secret-to-googles-success

The Secret To Google's Success


Everybody knows that Google Inc.'s (GOOG) innovations in search technology made it the No. 1 search engine. But Google didn't make money until it started auctioning ads that appear alongside the search results. Advertising today accounts for 99% of the revenue of a company whose market capitalization now tops $100 billion.

Now, research is showing that Google's auction methodology, invented internally and so important for its success, is far more innovative than auction experts once believed. While superficially similar to earlier types of auctions, it is a "novel mechanism" that "emerged in the wild," write the authors of The High Price of Internet Keyword Auctions, a new study by Benjamin Edelman of Harvard University, Michael Ostrovsky of Stanford University, and Michael Schwarz of the University of California at Berkeley. Google's AdWords became so successful after its debut four years ago that some of its key features were quickly adopted by Yahoo! Inc. (YHOO), then the search-ad leader.

MATHEMATICAL RIGOR

Close-mouthed Google has opened up about AdWords since the three economists cracked its code last November. It freed Hal R. Varian, a Berkeley economist who consults for Google, to publish some of his findings about the auction methodology. And on Feb. 22, Google gave an interview to BusinessWeek in which for the first time it named the technical leader of the project: Eric Veach, a veteran of Pixar Animation Studios (PIXR) whose Stanford doctorate was in computer graphics, not economics. "Without his mathematical rigor we wouldn't have been able to do it," said vice-president of product management Salar Kamangar, himself a biology major, who was Employee No. 9 at Google and led the nontechnical side of the project.

Some of Google's innovations are only now being matched. For instance, Yahoo gives the top spot on its search results page to the advertiser who pays the most per click. But Google maximizes the revenue it gets from that precious real estate by giving its best position to the advertiser who is likely to pay Google the most in total, based on the price per click multiplied by Google's estimate of the likelihood that someone will actually click on the ad.

Anil Kamath, chief technology officer of Efficient Frontier Inc., a search-engine marketing firm in Mountain View, Calif., estimates that Google earns about 30% more revenue per ad impression than Yahoo does. Kamath says Yahoo is likely to follow Google's lead soon. Asked about that, a Yahoo spokesperson says the company is "currently evaluating" making more use of the "click-through rate" in placing ads. Last fall, Microsoft Corp.'s (MSFT) MSN embraced Google's approach, tweaking it to increase ads' relevance, when it began auctioning search ad space.

What makes Google's auction so different? Auctions come in two main flavors. In a typical first-price auction, participants put in sealed bids, then the winner pays his or her bid. But the danger is the high-bidder ends up regretting having won, an effect known as the winner's curse. A second-price auction lessens winner's curse because the highest bidder gets the prize but pays only the minimum necessary to win, namely the second-highest bid, plus perhaps a penny.

Kamangar, Veach, and colleagues chose a second-price auction. But not knowing theory, they designed one that differed in a key respect from the one economists had studied. In the economists' version, bidders always have the incentive to tell the truth. In Google's auction they don't, say Edelman, Ostrovsky, and Schwarz, since in some cases, by understating the top price they're willing to pay, advertisers could get a slightly lower position on the search page for a lot less money. They conclude that naive advertisers who told the truth could overbid. Google's system has pluses for advertisers, too, says Varian. It's easier to understand than the academic version. And it's proven to work on a large scale.

AdWords Select, as it was called at its February, 2002, debut, was actually Google's third crack at an ad auction. The first two were flawed, but Google founders Larry Page and Sergey Brin kept pushing. Even the current system isn't perfect. Advertisers complain that it's too much of a "black box." Still, if the best measure of innovation is commercial success, Google's AdWords was a grand slam. Says Kamangar: "Third time's a charm."


Publiée par pulmo le Mardi 9 Juillet 2002
Après une année 2001-2002 qui a vu la montée fulgurante de Google dans le paysage Internet Français (PIF), prenant une large avance en tête des outils de recherche avec plus de la moitié du trafic généré sur les sites web, le Panorama eStat/@position se penche sur les raisons réelles de son succès, et détaille ses utilisations.

Ainsi, Les utilisateurs de Google surfant sur les sites français sont avant tout des adeptes de la francophonie : la version française Google.fr se distingue de plus en plus et atteint 48% du total des recherches de Google. 77,4% des utilisateurs ont paramétré l'interface du site en langue française. 22% ne veulent que des sites francophones dans leurs pages de résultats et 11% souhaitent se limiter aux sites français.

Par ailleurs, même si Google est utilisé de manière basique (82,1% des recherches sont des recherches simples composées uniquement de mots clés), les résultats obtenus semblent satisfaire les utilisateurs puisque 76% d'entre eux trouvent une réponse qui leur convient dès la première page de résultats.

Les recherches s'avèrent être également précises : 51% des requêtes contiennent trois mots clés ou plus.

La simplicité d'utilisation plébiscitée par les utilisateurs est également mise en évidence par le faible taux d'utilisation des fonctionnalités avancées (1,08% des recherches). Quant à la Googlebar, elle ne génère que 3% des recherches totales.

Des thématiques de recherche ont pu être mises en évidence en fonction des horaires d'utilisation. La majorité des recherches se font après 17h. Les recherches liées aux jeux et à la musique se font plutôt en début soirée pour laisser place aux recherches liées au charme après 22h. A l'inverse, les recherches liées à l'emploi se font avant 17h avec un pic de requêtes entre 10h et 12h.

Selon le deux sociétés eStat et @position, « Le succès de Google s'expliquerait donc par sa simplicité d'utilisation, son adaptation aux spécificités d'un pays (options de langue directement accessibles) ainsi que par sa technologie de recherches optimisée et efficace. »

Quelles fin(s) pour Internet ?

Repris de  http://www.inaglobal.fr/numerique/note-de-lecture/boris-beaude/les-fins-d-internet/quelles-fins-pour-internet-7708 

Les fins d’Internet

NOTE DE LECTURE  par Vincent MANILEVE  •  Publié le 11.07.2014  •  Mis à jour le 15.07.2014
 
Avec Les fins d’Internet, le géographe Boris Beaude se penche à nouveau sur le réseau Internet en annonçant sa mort prochaine.

Titre : Les fins d’Internet
Auteur(s)  : Boris Beaude
Éditeur(s) : FYP éditions
Parution : 21.02.2014

Sommaire

Chercheur au sein de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Boris Beaude étudie, entre autres, la dimension spatiale d’Internet. Tout au long de son ouvrage, il démontre point par point comment Internet, après avoir tenté de servir une cause juste, a fini par céder à quelques intérêts particuliers qui désormais sont en train de remettre en cause cet espace. Fruit d’une réflexion longue de plusieurs décennies sur le besoin de libérer la circulation de l’information, Internet a surpris en se déployant plus vite que n’importe quelle autre technologie à travers le monde. Si vite que notre société a changé sans s’en rendre compte. La liberté d’expression, si chère aux démocraties qui l’ont promue, était enfin effective, de nombreuses démarches favorisant l’accès aux ressources en ligne se sont mises en place… Même si cette « culture singulière pour l’ouverture » n’a pas été acquise aussi facilement qu’on le pense, il y avait là l’émergence d’un réseau qui surpassait les frontières et laissait espérer la création d’un « espace mondial. »
 
Mais désormais, si l’on en croit Boris Beaude, tout a changé : « 20 ans à peine après son développement commercial, Internet semble être à l’acmé de son potentiel. » L’ambition des pionniers d’Internet n’aurait été qu’une utopie. Et pour appuyer son raisonnement, Beaude fait la liste des transformations récentes d’un Internet désormais sous surveillance, faillible et aux mains de multinationales souvent peu scrupuleuses. C’est au cœur de ce conflit entre intérêts publics, privés, individuels et collectifs que pourrait se jouer la fin d’Internet.

L’émergence d’un Big Brother mondial

C’est peut-être la transformation la plus importante d’Internet. Dès les années 1960, le gouvernement américain a placé au centre de ce réseau ce qu’il avait placé au centre de sa jeune société à la fin du XIXe siècle : la liberté d’expression. Expliquant qu’Internet s’inscrit dans « le prolongement des Lumières », Boris Beaude rappelle que les citoyens et les États espéraient alors un « Monde »[+] éclairé, où la transparence serait reine et les despotes renversés. Dans une autre déclaration d’indépendance, celle du cyberespace en 1996, John P. Barlow[+], cité par Beaude, résumait en quelques mots l’incroyable aventure que pouvait être Internet : « Nous sommes en train de créer un monde où n’importe qui, n’importe où, peut exprimer ses croyances, aussi singulières qu’elles soient, sans peur d’être réduits au silence où à la conformité. » Bien sûr, cet idéal n’a pas tenu longtemps. Alors que la déclaration de Barlow supposait un Internet qui se régulait lui même pour rester un espace mondial commun et respectant un « contrat social » partagé par tous, mais la réalité a été bien différente. Le Monde, fragmenté en territoires, n’a pu surpasser les pratiques locales pour favoriser l’émergence d’un « espace mondial ». De même, la liberté d’expression totale, que beaucoup revendiquaient, n’existe pas. Que ce soit en Chine où la censure met en prison des dissidents, ou aux États-Unis, où des journalistes sont espionnés sur ordre de la Justice, cette liberté-là n’a jamais été mise en place. Et nombreux sont les États à avoir décidé d’échanger cette liberté contre des impératifs sécuritaires. Ce phénomène s’est aggravé avec l’émergence de WikiLeaks et les affaires Manning ou Snowden.  Internet aura disparu avant même que la communauté internationale ne se décide à agir.  Désormais, entreprises, gouvernements, et citoyens s’opposent dans un espace brouillé où les nationalismes émergent peu à peu, soucieux d’affirmer leurs valeurs politiques et leur souveraineté numérique. Pessimiste sur la création d’un « espace politique mondial », Boris Beaude estime qu’Internet aura disparu avant même que la communauté internationale ne se décide à agir. 
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Le territoire aux mains des géants du Net

Au-delà des États, les grandes entreprises du numérique s’approprient elles aussi, chaque jour un peu plus, l’espace numérique. Une conquête qui se fait aux dépends de la décentralisation et la diversité que promettait Internet à ses débuts. L’internaute se retrouve encadré dans un système fermé créé de toutes pièces par, entre autres, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Google propose son propre navigateur et a même payé Mozilla et Apple pour que son moteur de recherche soit utilisé par défaut sur FireFox et Safari. Même chose pour les systèmes d’exploitation, beaucoup reprochent à Apple le manque d’ouverture de l’iPhone et du Mac. Pire encore : une fois que l’internaute s’est vu imposer quelque chose, il change rarement ses usages. Boris Beaude cite dans ce sens les travaux de Richard Thaler[+] et Cass Sunstein[+] sur les « architectures du choix ». Ils expliquent que les choix alternatifs ont très peu de chances de s’imposer face à l’option « par défaut », et que l’internaute change rarement d’avis par la suite. Autre facteur déterminant : le réseau qui, en misant sur la virtualité des relations, promet à l’internaute la sensation d’appartenir à une communauté, à un groupe dont on sort rarement. Facebook compte plus d’un milliard d’utilisateurs et jouit ainsi d’un poids considérable sur le « Monde Internet ». Et si les États ne se décident pas à établir des règles internationales pour contrôler cette « hypercentralité », ces géants continueront d’imposer leur vision du monde, au détriment des libertés individuelles.
 
Il faut également savoir que leur emprise sur Internet a également été possible grâce au détournement de l’un des grands principes fondateurs d’Internet : la gratuité. Et c’est un problème de plus, si l’on en croit Boris Beaude. L’économie tout entière a été renouvelée avec une redéfinition du rapport à la transaction, à la matérialité du produit et à ses échanges. Écouter de la musique, financer un projet, louer un appartement, réserver une chambre d’hôtel... autant de pratiques bouleversées par Internet. De l’autre côté, le coût de diffusion des œuvres s’est considérablement réduit. Pourquoi fabriquer des millions de DVD du dernier blockbuster américain quand il est accessible en ligne ? Pourquoi imprimer des centaines de milliers de journaux pour un article qui peut être lu sur le web en quelques clics ? Mais là encore, l’auteur prévient : la gratuité n’est jamais totale. Il y a toujours quelqu’un qui paie le prix de la gratuité. Certes Google met à disposition un grand nombre de services gratuits (mails, actualité, cartographie…), mais récupère en échange des données qu’il peut revendre à des entreprises. Résultat : pour 37 milliards de dollars de fonctionnement en 2012, Google a généré 50 milliards de chiffre d’affaires. Même chose pour Facebook, qui vient d’annoncer qu’il allait désormais utiliser les données de navigation extérieure à son site pour cibler la publicité. Twitter, YouTube ou encore Wikipédia… Tous fabriquent du contenu gratuitement puisque les contributions de l’internaute ne lui coûtent rien. Ce Monde, explique Beaude, ne respecte pas le coût de production, ce qui pose encore d’autres questions sur la propriété intellectuelle. C’est sur ce terrain glissant, entre respect des auteurs et le droit des internautes à accéder à des contenus gratuitement, que les États doivent avancer. Et là encore, les souverainetés nationales émergent, mettant en péril Internet.  Les souverainetés nationales émergent, mettant en péril Internet. 
 
Et pourtant, comme l’explique le géographe, « Internet est apparu comme une opportunité inédite de produire du lieu à l’échelle mondiale et d’assurer la convergence des intelligences en un espace commun. » Selon lui, il y a même eu un échec démocratique avec Internet. Alors qu’il prévoyait que les intérêts particuliers seraient au service de l’intérêt collectif, ce Monde-là a déjà montré ses limites en termes d’intelligence collective et participative. Internet souffre d’inégalités criantes (80 % des Américains y ont accès contre 2 % des Nigériens), et la participation à la création des ressources communes est faible (l’encyclopédie Wikipédia compte seulement 0,0002 % d’utilisateurs actifs). Et si n’importe qui peut apporter sa contribution, l’intelligence collective est alors prise en otage par des intelligences individuelles, souvent des entreprises, pour leur profit personnel. Ces géants numériques, les GAFA en tête, livrent leur vision d’Internet, niant aux internautes leur propre capacité à s’approprier leur espace.
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Un Monde fragilisé, des citoyens vulnérables

Piratage du site de l’Élysée, du compte Gmail de dissidents politiques, espionnage de journalistes des grands journaux… Si Internet a décuplé nos moyens de communication, il les a aussi rendus plus vulnérables. « À ce jour, plus aucun gouvernement, plus aucune entreprise et plus aucun individu ne peut avoir la certitude de maîtriser les informations à sa disposition, qui plus est si elles sont numériques »,  « À ce jour, plus aucun gouvernement, plus aucune entreprise et plus aucun individu ne peut avoir la certitude de maîtriser les informations à sa disposition, qui plus est si elles sont numériques » Boris Beaude  explique Boris Beaude. Par exemple, lorsque Edward Snowden, qui lui-même avait rendu public des documents secrets de la NSA, rencontre les journalistes qui rendront son histoire publique. Il leur avait demandé de cacher leur téléphone dans le frigo, pour ne pas risquer d’être écouter. Cette affaire est symptomatique d’un monde qui a changé au lendemain du 11 septembre 2001. Le Patriot Act a permis à des programmes comme PRISM[+] d’exister, et de pousser la surveillance de masse à un tout autre niveau. Quitte à ce que les États-Unis ne respectent plus le quatrième amendement de leur Constitution, qui demande pourtant un mandat avant tout mise en place d’écoute. Le gouvernement américain bénéficie encore de ces mastodontes du Net, grâce auxquels il garde la main sur la quasi-totalité des communications mondiales, que ce soit par les communications satellites ou via les câbles sous-marins. Mais si la prise de conscience a été mondiale au lendemain des révélations Snowden, les conséquences n’en sont que plus désastreuses pour les nations, renforçant là encore l’émergence de nationalismes au détriment d’une politique mondiale pour Internet. L’Europe tente désormais d’éviter le cloud computing proposé par des entreprises américaines, la Russie et la Chine développent leurs propres systèmes d’exploitation, l’Iran veut mettre en place un Intranet qu’il pourra entièrement contrôler… Pour Boris Beaude, ces réactions politiques se font au détriment du citoyen.
 
L’anonymat est devenu quasi impossible, toute activité en ligne est potentiellement surveillée, la censure n’a jamais été aussi forte dans les régimes autoritaires comme dans certaines démocraties, et moins de la moitié de la population mondiale a accès au net. Prisonnier de rivalités spatiales, le citoyen est la première victime d’un « Monde » qui devait justement servir l’intérêt collectif. Il suffit de voir que la richesse des données produites par les internautes ne sert que l’intérêt d’entreprises ou d’agences des États. « Il est à présent évident que les annonceurs sont les réels clients de telles plateformes (les grandes entreprises du numérique, NDLR) alors que leurs millions d’utilisateurs ne sont que les produits. » C’est pour cela que Boris Beaude proclame la fin d’Internet, car l’humain n’est plus au centre du réseau. « Internet est vraiment sur le point de disparaître, et une part de notre humanité est sur le point de disparaître avec lui. »
 
Les fins d’Internet n’est finalement pas une nécrologie, mais un cri d’alarme sur ce « Monde » où les frontières émergent, tuant peu à peu le rêve de ses architectes pionniers. Vulnérable, sous écoute, privatisé, balkanisé… Internet n’est jamais paru autant en danger. Et Boris Beaude n’est pas le seul à suggérer la fin d’Internet. Dans son dernier ouvrage, intitulé Smart, Frédéric Martel rejoint son analyse, mais préfère le terme de « territoire » à celui d’« espace ». Après avoir enquêté à travers le monde, il estime que le monde numérique est en train de se diviser, segmenté par les différences culturelles et politiques entre chaque pays. Et ce que Boris Beaude anticipait avec les fins d’Internet, Frédéric Martel y complète cette réflexion en proposant l’avènement « des internets ». Tous deux s’accordent alors pour dire que c’est « ensemble » que les nations et les peuples pourront reconstruire et peut-être même sauver ce « nouveau Monde ».
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Titre du livre : Les fins d’Internet
Auteur(s)  : Boris Beaude
Éditeur(s) : FYP éditions
Parution : 21/02/2014
Nombre de pages  : 96 pages

Netflix, démolisseur de l'exception culturelle

Repris de

Article  par  Nathalie SONNAC  •  Publié le 26.06.2014  •  Mis à jour le 19.06.2014
 
L’arrivée de Netflix marquera un tournant dans l’histoire de l’audiovisuel français, qui dépasse la question du financement de la création, aussi importante soit-elle, car elle interroge de fait la fonction démocratique des médias.

Sommaire

À l’origine, Netflix était une firme américaine qui proposait un service de location de DVD par correspondance, où l’abonné payait une souscription mensuelle et recevait les films de son choix par courrier, dans de petites enveloppes rouges devenues aujourd’hui célèbres. La location n’était pas limitée dans le temps et, selon le niveau d’abonnement, le nombre des films commandés pouvait également être discrétionnaire. Avec le développement de l’Internet haut débit et la transformation des usages aux États-Unis, Reed Hastings, propriétaire de la société, a vu s’éteindre son modèle de distribution. En 1997, il crée un service de vidéos à la demande qui vient remplacer l’envoi des films par la poste, grâce à la technologie du flux continu (streaming). Ce service est accessible à tous les ordinateurs sous Windows et Mac OS, ainsi qu’à un certain nombre d’appareils compatibles (Xbox PS3, Wii, etc.). Pour lancer ce nouveau service, la firme américaine offre gratuitement à l’ensemble de ses abonnés l’accès au flux continu. La bande passante lui revient à seulement 5 cents pour un film envoyé en streaming, contre 1 dollar de frais postaux pour un DVD. L’argent est réinvesti dans des accords avec les studios pour enrichir son offre de films diffusés en exclusivité et pour récupérer les séries à succès après leur diffusion à la télévision[+].
 
En 2009, le catalogue Netflix comptait près de 100 000 titres, pour 11 millions d’abonnés. En 2013, la firme réalise 4,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires, le service touche plus de 45 millions d’abonnés dans le monde, dont 35 millions aux États-Unis. Présente dans plus de 52 pays, la société s’est implantée d’abord en Amérique du Nord et du Sud, dans les Caraïbes, puis elle a jeté quelques têtes de pont en Europe dans les pays scandinaves, l’Irlande, les Pays-Bas ou encore le Royaume-Uni. Son siège social est situé à Los Gatos, en Californie et, en 2011, pour s’implanter en Europe, elle a choisi le Luxembourg.

Anticiper les usages des téléspectateurs

La réussite de Netflix est d’abord d’avoir su anticiper et s’adapter aux transformations des usages des téléspectateurs avec l’arrivée d’Internet. Mais toute sa puissance de frappe repose sur son algorithme, un algorithme de filtrage collaboratif qui analyse de façon très détaillée les habitudes de chacun : « à quel moment le téléspectateur interrompt-il un film ? Quels sont les passages du long-métrage qu’il revoit ? Sur quel volume le son est-il réglé ?… Au total, plus de 300 millions d’heures de visionnage seraient ainsi passées au crible chaque semaine par 900 ingénieurs de l’entreprise »[+]. À partir des habitudes et des goûts identifiés de ses clients, Netflix propose des contenus en adéquation avec leurs attentes (modèle prédictif) et offre ainsi un système de recommandations extrêmement perfectionné.
 
Internet plonge les médias dans un nouvel univers, beaucoup plus large que celui dont ils sont issus. Créateurs, producteurs, chaînes de télévision, distributeurs mais aussi pouvoirs publics, tous voient muer le modèle organisationnel de la filière audiovisuelle, poussé par des téléspectateurs connectés avides de contenus. Si Netflix constitue pour les acteurs du secteur un véritable raz de marée, notamment côté diffuseurs, il représente en revanche une formidable innovation et une aubaine pour tous les consommateurs. Pour une somme relativement modique d’environ 6,50 euros par mois (8 dollars), il offre un catalogue de films et de séries extrêmement riche (100 000 titres), très diversifié (on compte environ 70 000 genres différents) ; un catalogue accessible immédiatement par tous, soit par Internet directement depuis n’importe quel appareil connecté, soit via la box d’un opérateur ou d’un FAI, donc sans contrainte technologique, sans bidouillage. Il ne serait donc (enfin !) plus nécessaire de pirater pour accéder à ce que l’on a envie de voir.
 
Mais cet eldorado en est-il vraiment un ? Tentons de comprendre l’architecture qui sous-tend ce modèle, en commençant par répertorier toutes les questions que pose Netflix, mais aussi celles qui se posent depuis l’arrivée d’Internet dans les médias.

Internet et la numérisation des contenus constituent une révolution pour tous les secteurs économiques et notamment ceux de la culture et des médias. Des éléments clés sont symptomatiques de ce bouleversement : désintermédiation de la chaîne de valeur, déplacement des frontières de marché, délinéarisation des contenus ou encore recommandation comme nouvelle métrique, tout l’écosystème de l’industrie audiovisuelle est ébranlé, Netflix en est un des symboles.
 
Des films accessibles immédiatement après leur sortie en salle obligent à repenser la chronologie des médias, et par voie de conséquence celle du financement de la création : comment optimiser le système de contribution à la production audiovisuelle ? Peut-on conserver en l’état les obligations des chaînes de télévision ? Faut-il faire évoluer les quotas de diffusion ? Est-il supportable pour les chaînes françaises de remplir leurs obligations contraignantes face à un Netflix, installé au Luxembourg, qui introduit des distorsions de concurrence ?
 
Accéder à tous les genres de films pose la question de la diversité. Une diversité longtemps prônée par Chris Anderson sous la houlette du concept de « longue traîne ». Le numérique permet aux firmes de réaliser des économies sur les coûts de stockage, de catalogage, de distribution. Ainsi, grâce à Internet des produits de niche ne sont pas évincés par les best-sellers, et qui plus est, le chiffre d’affaires réalisé par cette traîne composée d’une myriade de titres de niche serait supérieur à celui réalisé par la vente de best-sellers. Cependant, un certain nombre de travaux remettent en cause les principales conclusions d’Anderson sur ce mécanisme, soulignant que la longue traîne est due à un effet purement mécanique et que la diversité consommée demeure la même qu’avant l’arrivée d’Internet. On observe dans les faits une très grande diversité des demandes de programmes de la part des téléspectateurs, qui se traduit in fine par la volonté d’accéder aux films américains. Quid alors des politiques européennes de diffusion à 60 % d’œuvres originales européennes dont 40 % d’origine française ?
 
Rappelons que pour préserver la diversité culturelle et soutenir l’industrie nationale et européenne d’œuvres audiovisuelles, la loi impose aux chaînes des quotas de diffusion d’œuvres audiovisuelles européennes et/ou d’expression originale française. Cette mise en place de quotas remonte aux années 1970, après la réforme de l’ORTF ; le principe a été inscrit dans la loi de 1986 (loi Léotard) pour toutes les chaînes quel que soit leur statut juridique ou économique. Ainsi, même les chaînes privées, payantes ou commerciales, sont assujetties à la règle de diffusion à 60 % /40 %. Pour les chaînes publiques du groupe France Télévisions, ces pourcentages sont encore plus élevés. Toutes les chaînes remplissent aussi des obligations en matière d’investissement dans la production d’œuvres audiovisuelles. Cette législation a été étendue aux nouveaux services délinéarisés proposés par la télévision de rattrapage et par la vidéo à la demande (Vàd).

Le déploiement et le succès de ces nouveaux services, et notamment la Vàd, conduit aussi à s’interroger sur l’obsolescence probable de l’actuelle chronologie des médias. Cette dernière concerne les films (et non les séries) et résulte des textes réglementaires définissant l’ordre et les délais dans lesquels les diverses exploitations d’une oeuvre cinématographique peuvent intervenir après sa sortie en salle : vidéo, pay per view, Vàd, télévision, Vàd par abonnement. Afin notamment d’assurer la protection des exclusivités, on institue des délais pendant lesquels les consommateurs peuvent visionner un film sur des supports, dans des conditions, à des prix différents selon les fenêtres d’accès.

Initialement, l’objectif était de protéger le cinéma de la télévision qui constituait, aux yeux des ayants droit, une menace pour leur modèle d’affaires, mais aussi un moyen de rentabiliser le plus efficacement possible chaque fenêtre d’exploitation. Ainsi, les recettes de sortie des films en salles s’avérant généralement très insuffisantes dans de nombreux pays, à commencer par les États-Unis, les distributeurs tentent de se rattraper sur les autres marchés, comme la vidéo ou la Reed Hastings, patron de Netflixcession des droits télé. Il a donc fallu inclure, dans cette chronologie, les nouvelles formes d’exploitation des œuvres, dans un premier temps la vente de cassettes, puis celle de DVD, et plus récemment la Vàd. Depuis l’accord du 6 juillet 2009, dans la dernière chronologie des médias, le délai de la Vàd en paiement à l’acte est passé de sept mois et demi à quatre mois après la sortie du film en salle, en revanche, celui de la VàD par abonnement est resté fixé à trois ans.
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Protéger le téléspectateur

Mais une firme dont le modèle économique s’appuie sur un algorithme pose des questions nouvelles d’ordre démocratique aux entreprises médiatiques. D’abord, travailler à partir d’un algorithme revient à accorder une place centrale à la donnée. En échange de 8 dollars par mois, via son algorithme, Netflix extrait des milliers de données, chaque semaine, de ses 45 millions d’abonnés. L’information, selon qu’elle se nomme connaissance, actualité, publicité ou culture, devient la matière première, l’essence de l’économie numérique. Les données sont un point d’ouverture et un point de contrôle qui permet de délimiter le périmètre des ressources exposées.

On distingue trois types de données (I) les données observées, qui résultent des traces d’utilisation d’une application. Si l’utilisateur s’est identifié, cela a fait l’objet d’un consentement (opt-in), si ce n’est pas le cas, l’accord est alors implicite (opt-out, cookies) ; (II) les données soumises, qui font l’objet d’une saisie explicite, c’est le cas des formes classiques de contribution sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook) ou celui de l’utilisation d’une application qui impose une soumission. Enfin, (III) les données inférées sont celles qui sont déduites par une entreprise des traitements (regroupements) à partir par exemple de données personnelles d’utilisateurs ou de clients. L’internaute est-il conscient de l’usage que fait Netflix de ses données ? La principale difficulté reposant notamment sur le fait c’est le téléspectateur lui-même qui fournit l’information, puisqu’il est au cœur de l’écosystème. Doit-on l’en protéger ?
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L’algorithme de Netflix est-il loyal ?

Ensuite, placer l’algorithme au centre de son modèle d’affaires conduit à s’interroger sur la loyauté de l’algorithme et des mécanismes de filtrage. Le système de Netflix repose sur le principe de la recommandation : tous ceux qui ont vu ce film ont aussi vu celui-ci ou celui-là ; ou encore compte tenu de la connaissance de vos goûts que l’algorithme possède, il va vous recommander (on a vu l’importance prise par cet indicateur) toute une série de films ou de genres de films qui devraient correspondre à vos attentes (le page rank de Google fonctionne sur près de 45 critères distincts pour une même personne). Ainsi, le résultat ne sera plus donné selon votre requête mais selon votre profil, et selon la perception que l’algorithme se fait de vous (bible filter) au risque de vous fournir un matériau susceptible de renforcer la vision du monde que vous avez[+]. L’extraction de données permet d’améliorer la recherche personnalisée. Ne peut-on y voir un danger du point de vue démocratique ? La plupart des abonnés de Netflix n’effectuent pas de recherche par eux-mêmes, ils visionnent ce que l’algorithme leur suggère. Et s’il n’était pas « loyal » ? Et s’il suggérait non pas ce que vous attendez exactement, mais plutôt ce que Netflix souhaite que vous regardiez ? On voit poindre le risque du passage de la personnalisation à celui de la privatisation de la réponse web avec pour but revendiqué d’améliorer le service rendu et pour but caché d’orienter les réponses dans sens des intérêts économiques et financiers de la plateforme. Ne court-on pas le risque, au mieux, d’une uniformisation des contenus, au pire d’un formatage de la pensée ?
 
Et puis, la question de la « loyauté » de l’algorithme va de pair avec celle de la neutralité du Net. Les nouveaux entrants n’ont pas participé au financement coûteux des infrastructures des réseaux. Or 30 % de la bande passante aux États- Unis et au Canada sont accaparés aux heures de pointe par les services de Netflix, ce qui conduit les câblo-opérateurs à vouloir en faire supporter les coûts à ce dernier. La justice américaine leur a donné raison en remettant en cause la neutralité du Net. La bande passante nécessaire aux différents services diffusés au format HD est au coeur des enjeux mais également le fait que les services offerts par les nouveaux entrants pourraient court-circuiter les distributeurs. Le principe de neutralité du Net garantit aux consommateurs des conditions :
- de non-discrimination (les systèmes de communication doivent être mis à la disposition des consommateurs dans des conditions identiques. Chaque consommateur doit pouvoir jouir au meilleur coût du même service d’accès au système de communication ;
- d’équité (la qualité des services offerts est respectée) ;
- de transparence (conditions générales d’utilisation).
C’est une proposition du CNNum[+] d’inscrire ce principe premier dans la loi de 1986.
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Des réglementations inadaptées

Enfin, placer l’algorithme au cœur de son modèle conduit aussi à s’interroger sur la place que l’on peut accorder aux modalités d’intervention publique comme garant de la diversité et du pluralisme des opinions, reposant sur le principe de l’exception culturelle, dans un régime bottom up.
 
Le principe de l’exception culturelle se traduit dans le secteur audiovisuel par la mise en place de quotas de production et de diffusion en vue de protéger la production nationale et européenne. Cette politique s’appuie sur une logique d’offre (top down) en orientant volontairement les choix culturels des individus et en leur imposant un certain nombre de programmes qu’ils n’auraient peut-être pas choisis volontairement. Netflix présente un autre modèle, diamétralement opposé, en optant pour une logique centrée sur la demande des téléspectateurs pour construire son offre (bottom up) et le fait à partir des données délivrées par les téléspectateurs dans une logique « à la demande ».
 
Peut-on encore à l’heure d’Internet imposer des programmes ? Internet ne représente-t-il pas l’apogée d’une démocratisation culturelle dans laquelle les programmes consommés sont entièrement choisis et non plus imposés par une quelconque législation, que l’on peut d’ailleurs contourner puisque les services à la demande sont désormais les plus consommés.
 
L’irruption du modèle Netflix révèle combien les modalités actuelles de l’intervention publique aux fins de réglementation et de régulation sont inadaptées à ce nouvel environnement. Un an après le rapport Lescure, l’arrivée annoncée du nouvel opérateur remet à l’ordre du jour l’élargissement du domaine de compétence du CSA à la régulation des contenus audiovisuels en ligne.

Facebook, les raisons du succès

Repris de 
http://www.inaglobal.fr/numerique/article/facebook-les-raisons-du-succes
 
Article  par  François QUINTON  •  Publié le 04.02.2014  •  Mis à jour le 05.02.2014
 Pourquoi Facebook est-il un réseau « à part » ? Entretien avec Nikos Smyrnaios.
Nikos Smyrnaios est maître de conférences en Information et Communication à l’université de Toulouse-III. Ses travaux et publications portent essentiellement sur les enjeux socioéconomiques et techniques de l'internet.
 
Quelles sont selon vous les évolutions majeures de ce réseau depuis 10 ans ? Comment expliquer le succès de Facebook ? Pourriez-vous nous expliquer ce qui en fait en réseau « à part » ?
 
Nikos Smyrnaios : Avec le recul on peut penser qu’il y a un faisceau de facteurs qui expliquent le succès de Facebook. Le premier est la conjoncture liée à la maturation des usages et des technologies de l’internet. D’autres réseaux socionumériques très proches ont existé avant lui, comme Sixdegrees, sans rencontrer un engouement populaire comparable parce qu’ils étaient précoces. Si Facebook a été créé en 2004, ce n’est qu’à partir de 2006, au moment de son ouverture à tous sans restriction, que sa croissance devient exponentielle. À cette époque le nombre d’utilisateurs de l’internet dépasse pour la première fois le milliard, ce qui correspond à 15 % de la population mondiale. Dans les pays du Nord, la quasi-totalité des internautes dispose déjà à ce moment d’une connexion par ADSL ou câble, avec des débits élevés et sans limitation de temps, dans son foyer et/ou son lieu de travail. Les conditions sont donc réunies pour permettre un usage de l’internet beaucoup plus intense et consommateur de temps qu’auparavant, ce qui correspond bien à l’utilisation de Facebook. Par ailleurs, à cette époque les principaux usages que l’on connaît aujourd’hui (recherche d’information, consultation de l’actualité, consommation de contenus culturels, commerce électronique) sont bien enracinés. Facebook bénéficie donc d’un environnent favorable.
 
Le deuxième facteur est la stratégie de diffusion choisie par Marc Zuckerberg. C’est celle-ci qui a permis à Facebook de drainer les utilisateurs de MySpace, beaucoup plus populaire jusqu’en 2007. Avec les inscriptions, d’abord réservées aux étudiants de Harvard, puis à ceux des autres universités américaines, Facebook a bénéficié d’une base solide d’utilisateurs appartenant à l’élite blanche des États-Unis. Par conséquent, comme l’a montré danah boyd, l’appartenance à Facebook était perçue comme très valorisante par les jeunes américains aisés au milieu des années 2000, contrairement à l’utilisation de MySpace qui avait une image sulfureuse et populaire. Cet attrait explique la rapide migration des centaines de milliers d’utilisateurs entre 2006 et 2008.
 
Le troisième facteur est la couverture médiatique croissante dont a bénéficié Facebook à partir de 2007, d’abord aux États-Unis puis en Europe et dans le monde. Il s’agit là d’un phénomène classique qui permet de rendre visible une innovation technologique au plus grand nombre et contribue ainsi à l’élargissement de sa base d’utilisateurs. À partir de là c’est un effet de réseau classique qui s’est mis en branle, augmentant l’utilité individuelle de Facebook pour les utilisateurs au fur et à mesure que leur nombre s’accroit. Finalement, ce qui devient l’avantage principal du service n’est pas sa technologie, ni ses usages, mais son caractère universel et la certitude que chacun peut y trouver les interlocuteurs qu’il cherche.
 
 
Quelle place occupent – et occuperont – les réseaux sociaux « généralistes » comme Facebook par rapport à des réseaux socionumériques centrés sur un hobby ou une activité particulière ?
 
Nikos Smyrnaios : Il est clair désormais que les usages de réseaux socionumériques se complexifient en combinant plusieurs services différents, chacun correspondant à un usage, un type de contenu ou un public particulier. Cette évolution contredit la stratégie initiale de Facebook qui consistait à intégrer toutes les fonctionnalités sur une interface unique dans le but de remplacer les services concurrents. Il semble aujourd’hui que cette stratégie ne fonctionne pas, ou pas complètement, car les gens auront toujours besoin d’autres contextes de communication leur permettant de s’exprimer différemment et de gérer plus finement l’exposition de soi. C’est ce qui explique le succès de Twitter, de LinkedIn, de Pinterest, de Tumblr ou de Snapchat au même temps que celui de Facebook. Pour répondre à cette évolution Facebook tente désormais de générer lui même sa propre concurrence, notamment sur mobile, plutôt que de la remplacer. C’est ce qui se passe avec Instagram, mais aussi avec des applications comme Messenger ou Paper qui permettent une utilisation en dehors de la plateforme principale de Facebook. Le lancement de Home, malgré son succès mitigé, témoigne également de la volonté de Facebook de se transformer en environnement d’usage, plus proche d’un système d’exploitation que d’un simple service de réseautage.
 
Enfin, une autre tendance actuelle de Facebook qui illustre son évolution est son « algorithmisation » croissante à l’image de Google. Dans les premières années de son existence, le fonctionnement de Facebook était relativement transparent : on s’abonnait aux fils de publication des amis pour visualiser les informations qu’ils partageaient. Mais ce modèle avait de limites économiques et d’usage. D’un point de vue économique Facebook générait beaucoup de trafic pour des organisations sans pouvoir monétiser directement ce service fourni. En même temps, l’accroissement exponentiel de l’information sur le newsfeed des utilisateurs rendait celui-ci confus et peu pertinent. Du coup, Facebook a commencé à filtrer de plus en plus les publications effectivement visibles par le biais d’algorithmes complexes. Si le fameux Edgerank a été progressivement abandonné, d’autres ont pris sa place. D’un côté, selon Facebook, l’ « expérience utilisateur » a été améliorée. Mais surtout, en diminuant l’accès des organisations à leurs propres « amis » et en les obligeant à payer pour accroitre la visibilité de leurs publications, Facebook a créé une nouvelle et importante source de revenu. D’ailleurs l’accélération de cette tendance  d’« algorithmisation » coïncide peu ou prou à l’introduction en bourse de Facebook et à l’accroissement de la pression qui s’exerce sur lui pour augmenter son taux de profit. À travers ces changements Facebook se présente aujourd’hui davantage comme un infomédiaire, c’est à dire comme un intermédiaire informationnel chargé de mettre en lien un public diversifié avec une foule d’informations qu’il n’a pas produit lui même, plutôt qu’un simple réseau social numérique.
 
 
Que vous inspirent les discours récurrents sur la mort de Facebook ?
 
Nikos Smyrnaios : D’une certaine façon ces discours marquent la consécration de Facebook dans l’inconscient collectif comme une partie indispensable de l’infrastructure communicationnelle du monde. Son existence comme sa disparition éventuelle génèrent à la fois de la fascination et de l’inquiétude. Mais je ne pense pas que ces discours soient crédibles. Il faut savoir qu’actuellement Facebook est beaucoup plus rentable qu’il n’a jamais été. Mark Zuckerberg a réussi à inverser la tendance qui en 2012 voyait son service rater le virage de l’internet mobile. En 2013, plus de la moitié de son chiffre d’affaires provient de la publicité sur mobile. L’entreprise est assise sur une cagnotte de plusieurs milliards de dollars qui lui permet d’envisager ses futurs investissements avec sérénité. Si effectivement Facebook est en perte de vitesse auprès des très jeunes Européens et surtout Américains, cette baisse est largement compensée par un taux d’adoption très élevé parmi les plus âgés mais aussi dans les pays émergents, en Asie, en Amérique latine ou en Afrique. Pour certaines de ces populations qui n’ont accès à l’internet que via leur téléphone mobile, Facebook se confond même avec le web. Si Facebook ne disparait pas de sitôt, il est en revanche fort probable que sa plateforme centrale perde progressivement de l’influence dans les années qui viennent auprès de ses utilisateurs les plus pointus (jeunes, diplômés, habitant les centres urbains de l’Europe et de l’Amérique du nord). Mais cette perte d’influence se fera probablement aussi au profit d’autres services que Facebook créera ou achètera dans le futur. D’une certaine manière, et toutes proportions gardées, un scenario probable pourrait être comparable avec l’évolution de la télévision en France. Si l’arrivée de la TNT a provoqué une fragmentation de l’audience et réduit la part de marché des chaînes historiques comme TF1, le groupe TF1 quant à lui a rebondi en créant ou en rachetant des nouvelles chaînes. Dans l’ensemble sa domination sur le paysage télévisuel français est restée intacte. De la même façon, l’emprise de l’oligopole de Facebook, Google, Amazon, Apple et Microsoft sur l’internet mondial n’est pas prête à se desserrer. Et avec elle les dérives et risques associés persisteront.

mardi 18 mars 2014

L'affaire Kerviel selon Eva Joly

 Repris de Médiapart

 

Affaire Kerviel : pour Eva Joly, «la thèse du trader fou ne tient pas»

|  Par martine orange
Alors que la Cour de cassation doit se prononcer le 19 mars sur le pourvoi formé par Jérôme Kerviel, Eva Joly en tant qu'ancien juge d'instruction souligne les nombreuses zones d'ombre qui demeurent dans ce dossier.

Eva Joly regrette de ne pas s'être intéressée au dossier Kerviel plus tôt. « En 2008, au moment des faits, j'étais mobilisée sur la faillite des banques islandaises. En 2012, au moment du procès en appel, j'étais en campagne présidentielle », explique-t-elle. Ce n'est que plus tard, sur les sollicitations de ses amis et notamment de Julien Bayou, qu'elle a commencé à regarder le dossier. « Julien Bayou était très indigné. Il m'a poussée à me pencher sur le sujet. J'ai pris contact avec David Koubbi, l'avocat de Jérôme Kerviel. J'ai lu les pièces du dossier. Je crois que cette affaire est emblématique des dérives de la finance. La thèse du trader fou, isolé, et agissant dans le dos de la banque, ne tient pas », dit-elle. Alors que la Cour de cassation doit se prononcer sur le pourvoi formé par Jérôme Kerviel, elle s'étonne des nombreuses zones d'ombre qui planent encore dans le dossier.

Mediapart. Qu'est-ce qui vous a frappée dans le dossier Kerviel ?

© dr

Eva Joly. Tout le monde a été frappé par le montant des dommages et intérêts de 4,9 milliards d'euros réclamés à Jérôme Kerviel. Ce montant correspond aux pertes déclarées par la Société générale. J'ai décidé de me concentrer sur ces pertes. J'ai vu beaucoup de dossiers bancaires dans ma vie de juge d'instruction. J'ai aussi travaillé sur les banques islandaises. Je tire de ces expériences passées la certitude que les bilans des banques ne sont pas nécessairement transparents, que les manipulations peuvent être fréquentes. La crise de 2008 a démontré que nous avons nourri des monstres. Les seules rémunérations des traders le prouvent, la démesure est absolue.

Dans le cas qui nous occupe, il ne faut pas oublier que la Société générale a été prise dans des scandales de blanchiment. À de multiples reprises, avant et après l'affaire Kerviel, elle a été condamnée par la justice pour le non-respect des règles : manipulation des taux interbancaires le 4 décembre 2013, faille dans le contrôle interne anti-blanchiment le 24 octobre 2012. Dans son rapport annuel de 2013, elle signale une dizaine d'affaires en cours. L'affaire du Sentier a démontré au moins que le contrôle interne ne fonctionnait pas. Tout cela m'amène à dire qu'on ne peut pas accepter leurs dires comme parole d'évangile.

Or, pour l'instant, on s'en tient à la version de la banque, sans en remarquer le côté hautement invraisemblable. Comment croire que personne n'a vu ce qu'a fait Jérôme Kerviel ? Quand il faut payer les appels de marge sur les positions qu'il a prises sur le Dax (indice boursier allemand) et Eurostoxx, ce n'est pas Kerviel qui le fait. Personne dans la banque ne s'étonne alors des millions, soit en collatéral, soit en numéraire, qu'il faut apporter en garantie pour couvrir les positions de Jérôme Kerviel ! Qui peut le croire ?

La banque a donné devant la justice sa version sur ses pertes. Vous semblez ne pas être convaincue. Qu’est-ce qui vous intrigue ?

Il faut reprendre les faits depuis le début, et partir des positions prises par Jérôme Kerviel entre le 4 et le 18 janvier 2008. Dans ce court laps de temps, Jérôme Kerviel prend 100 000 contrats Dax et 743 000 contrats Eurostoxx. C'est énorme. Le marché du Dax étant peu profond, compte tenu des positions prises, cela revient à dire que Kerviel détient à ce moment-là 2 % de l'économie allemande. La Société générale, dans sa version, dit avoir tout découvert durant le week-end du 18 janvier et décidé de dénouer le plus rapidement possible ses positions, pour l'essentiel sur trois jours. La banque dit qu'elle n'avait pas le choix du moment du débouclage.

Mais ce moment est quand même assez particulier ! La banque vend alors que les cours sont à la baisse, et ses ventes vont encore accentuer la chute. De 7 500, le cours du contrat Dax tombe à 6 400. Mais il remontera par la suite. Il est étonnant que dans un contexte aussi défavorable, avec une position aussi importante, les pertes se soient limitées à 12 %, selon les propres déclarations de la banque. Dans le rapport annuel de 2007, les commissaires aux comptes font une réserve importante : ils indiquent que les pertes, liées au dénouement des positions de Jérôme Kerviel, sont provisoires. Par la suite, il n’y a jamais eu de révision. Les pertes que la banque a annoncées au moment où elle dénonce l’affaire deviennent comme acquises par tous, y compris par la justice.

Qu'est-ce qu'il y aurait là d'anormal selon vous ?

Je ne dispose pas d’informations particulières mais j'ai un peu d’expérience quant à ces dossiers. Les banquiers ne prennent pas volontairement leurs pertes. Il faut comprendre ce qui se passe. Sur ces marchés, le jeu est à somme nulle. S'il y a des perdants, il y a aussi des gagnants. On peut gagner beaucoup d'argent dans une baisse de marché telle que celle-ci. Qui a gagné ? On ne le sait toujours pas. Aucune vérification n'a été faite. Il faut une contre-expertise large pour déterminer comment les positions ont été débouclées, quelles contreparties étaient en face. Il faut aller voir les relevés de la chambre de compensation, qui a tout. Il faut vérifier aussi les positions prises par les filiales offshore de la Société générale.

J'ai déjà vu, notamment dans le cas des banques islandaises, des banques comme la Deutsche Bank qui ne faisait que du fronting, c'est-à-dire qui était en apparence la banque ayant pris des positions sur le marché islandais. Dans les faits, il est apparu que toutes ses positions étaient garanties par d’autres.
La Deutsche Bank ne prenait aucun risque. Elle ne faisait que du portage. Qui peut dire que la Société générale n’était pas dans la même situation ? Ou n’a pas bénéficié de mécanismes protecteurs ?
Je veux souligner un fait qui a été peu relevé et doit retenir l’attention. Dans les comptes 2008 de la banque, la Société générale enregistre cette année-là 15 milliards d’euros de gains sur le trading des instruments financiers dérivés. Pour la banque, c’est un résultat historique. Elle n’a jamais enregistré un profit aussi élevé. En 2011, son deuxième gain le plus élevé sur ce poste est de 8 milliards d’euros.

Ces profits sur instruments dérivés lui ont permis en 2008 de compenser une perte de 7 milliards d’euros liée à la crise financière, et d’afficher un résultat de 4,6 milliards d’euros. Alors qu’on est en pleine crise financière, ces résultats sur instruments dérivés, juste après le dénouement des positions de Jérôme Kerviel, posent question ; d’autant que la banque a juré devant les juges qu’elle ne spéculait pas et que ses positions sur dérivés servaient juste à couvrir les risques. Au vu de ces chiffres, cela paraît un peu contradictoire.

La justice a-t-elle failli, selon vous ?
Elle s’est laissé prendre par la communication remarquable de la Société générale. Il y a eu dès le début une forme d’hystérisation. La banque s’est présentée comme la victime d’un trader hors contrôle. Jérôme Kerviel a été transformé en mauvais objet. La banque a réussi à lui faire porter toutes les critiques que suscite la finance. Et tout le monde a suivi. La presse économique n’a pas fait non plus preuve de beaucoup de curiosité pour aller plus loin. L’effet moutonnier a saisi tout le monde.
Qu’attendez-vous de la Cour de cassation ?
Qu’elle permette que toute la vérité soit faite. Il y a eu beaucoup trop d’émotions dans ce dossier. Elle ne peut pas condamner Jérôme Kerviel à ce qui s’apparente à une mort civile, alors que tant de doutes et d’incertitudes n’ont pas été levés dans ce dossier.

L’avocat général a requis la confirmation du jugement auprès de la Cour de cassation. Mais normalement, le parquet est là pour garantir et protéger l'intérêt général qui, dans ce cas, veut dire protéger l’épargne. Si l’affaire n’est pas rejugée, la justice va donner un brevet d’irresponsabilité à la Société générale. Sérieusement, peut-on faire confiance à une banque qui dit ne pas avoir vu qu’un de ses traders engageait 50 milliards d’euros sur les marchés sans son consentement et sans que ses services de contrôle ne le repèrent ? Au fond, soit la banque dit vrai et il s’agit d’une négligence coupable qui en dit long sur les dangers d’un système, soit la vérité est autre : la banque savait, et on est face à une affaire d’une ampleur phénoménale.

vendredi 14 mars 2014

Les innovations disruptives

Repris de http://www.latribune.fr/technos-medias/innovation-et-start-up/20140310trib000819124/quand-l-innovation-disruptive-impose-sa-loi-a-l-economie.html   Erick Haehnsen  | 

Quand l'innovation « disruptive » impose sa loi à l'économie

Innovations disruptives Steve Jobs, que l'on voit ici présentant la première version de l'iPhone, le 9 janvier 2007, est le visionnaire qui a déclenché la révolution des applications mobiles dont on continue à mesurer l'ampleur planétaire./ DR
Steve Jobs, que l'on voit ici présentant la première version de l'iPhone, le 9 janvier 2007, est le visionnaire qui a déclenché la révolution des applications mobiles dont on continue à mesurer l'ampleur planétaire./ DR
C'est une des facettes fondamentales de l'entrepreneuriat : apporter un service nouveau qui suscite de nouveaux usages et transforme le marché en profondeur avec des modèles économiques radicalement différents. Ces innovations « disruptives », qui bousculent les positions dominantes, sont en passe de changer les systèmes de valeur dans l'économie capitaliste. La preuve en cinq exemples.
Mais, qui se souvient de leurs inventeurs ? En revanche, chacun de nous connaît Steve Jobs. Qu'a-t-il inventé ? Pas l'écran tactile, ni les batteries pour smartphone, ni le GPS. Pourtant, le 9 janvier 2007, lorsqu'il a présenté pour la première fois l'iPhone et son écosystème composé d'iTunes pour télécharger musique et vidéos et de l'AppStore pour les applications... tous les smartphones du monde ont pris un sacré coup de vieux. Normal : l'iPhone a d'emblée suscité des usages que les consommateurs se sont immédiatement appropriés. Du téléphone, on est passé à la culture connectée.

En quelques années, Apple aura écrasé Nokia et Blackberry, pourtant leaders à l'époque. Pendant ce temps, la firme à la pomme est devenue la première capitalisation boursière du monde.
Grâce à Steve Jobs, Jan Koum a réussi, voici quelques jours, le « coup » de l'année en vendant à Mark Zuckerberg (Facebook) pour 19 milliards de dollars son application de messagerie WhatsApp - 450 millions d'utilisateurs - qui bouscule le marché du mobile ; Mark Zuckerberg, un autre disrupteur qui a fait basculer Internet à l'heure du partage 2.0... Morale de l'histoire, selon Clayton M. Christensen : la « disruption » tient davantage du modèle économique que de l'innovation technologique. On parle alors d'innovation disruptive. Le « disrupteur » est celui qui déboule sur un marché aux situations établies et le bouleverse avec une proposition de valeur inédite. Avec beaucoup d'intuition, voire une sacrée dose d'irrationnel, il va flairer, assembler, combiner des technologies et trouver le moyen de répondre à une demande qui s'ignore elle-même. Et développer un système cohérent qui pourra se déployer rapidement à l'échelle mondiale. Bref, le disrupteur crée, impose, ébranle et transforme un marché.
 
 
Le phénomène ne date pas d'hier. L'Autrichien Joseph Aloys Schumpeter, qui s'est fait connaître en 1911 avec la publication de sa Théorie de l'évolution économique, décrit déjà notre disrupteur comme un entrepreneur qui veut introduire une combinaison nouvelle, propre à perturber tout le système, à renverser l'échelle des valeurs. Schumpeter formalise ainsi le concept de « processus de destruction créatrice ».

Une génération de la création de valeur

Un siècle plus tard, une chose est sûre : l'innovation disruptive est en train de s'imposer comme la règle, cruelle et brutale, du capitalisme. Les taxis parisiens protestent en faisant grève contre les véhicules de tourisme avec chauffeur (VTC), type Uber. Les hôteliers dénoncent les plates-formes d'hébergement à domicile, les banquiers voient d'un mauvais oeil le crowdfunding et les nouvelles monnaies cryptographiques (comme Bitcoin). En un mot, les modèles établis veulent conserver leur place au soleil, c'est naturel, mais ne peuvent pas se battre avec les mêmes armes que celles des nouveaux entrants.
De fait, les premiers croulent sous les réglementations, les frais de structure, l'immédiateté du marché à servir, les résultats financiers à assurer, les emplois à sauvegarder... Alors ils tentent de faire pression sur les gouvernements pour freiner à coup de réglementations la marche des disrupteurs. Pas toujours très efficace et, surtout, très risqué à terme. Ils peuvent aussi les imiter afin de rafler les parts de marché qui restent à prendre, en espérant profiter de l'augmentation de la taille du gâteau. Ou encore, sous peine de mourir, racheter les nouveaux venus, s'ils en ont les moyens, ce qui n'est pas donné à tous, n'est pas Facebook qui veut...
L'innovation disruptive est un processus sans doute irréversible et indispensable pour renouveler la création de valeur. Pour affronter cette nouvelle donne, il n'y a pas de recette toute faite. La meilleure réponse est sans doute celle expérimentée par les grands groupes : parier à fond sur l'innovation participative, l'innovation ouverte (« open innovation »), l'innovation intensive, les Internal Ventures (start-up internes)... et les pôles de compétitivité où les entreprises côtoient les laboratoires de recherche ainsi que les start-up. Au final, la dose de folie et la rapidité nécessaires pour « disrupter » ne sont plus l'apanage ni des « startupers » ni des grands groupes. C'est une affaire de personnalité.
En témoigne Satya Nadella, le nouveau président de Microsoft, lorsqu'il dit : « Notre industrie ne respecte pas la tradition, elle respecte seulement l'innovation. »
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airbnb

Le "bed and breakfast" qui bouscule l'hotellerie !

En 2007, loin d'arborer le sourire franc et confiant qu'il affiche aujourd'hui sur toutes les télés, Brian Chesky n'est qu'un designer de 26 ans au chômage. Ses poches sont vides mais son imagination débordante.
Un colloque de design va se tenir près de chez lui, à San Francisco (Californie) et tous les hôtels affichent complet. Brian et son colocataire Joe Gabbia décident alors d'héberger des visiteurs, histoire de renflouer leur compte en banque.
« La créativité résout tous les problèmes. On me l'a souvent répété à l'université, se souvient-il. En trente minutes, nous avons construit un site Internet sommaire avec des photos de notre appartement. »
Amol, venu d'Inde, Katherine, de Boston, et Michael dorment ainsi sur un matelas pneumatique (Airbed, en anglais) dans le salon des deux amis, pour environ 70 dollars. Airbedand-breakfast, plus simplement Airbnb, est né. Y-Combinator, une entreprise de financement de start-up, investit 20.000 dollars (14.680 euros) dans la société qui grandit rapidement.
En mars 2009, Sequoia Capital, une entreprise de capital-risque, injecte 600000 dollars (440.000 euros). L'entreprise ne révèle pas ses chiffres mais les experts estiment qu'elle générerait plus d'1 milliard de dollars par an !
Airbnb propose à la location presque 150.000 logements dans 34.000 villes. Dont un grand appartement à Brooklyn, où Garance, 24 ans, a séjourné quatre jours en octobre dernier avec son mari et sa fille de 2 ans :
« À New York, les hôtels sont hors de prix. Notre appartement était très abordable : 40 euros la nuit, ménage inclus. L'avantage, avec un enfant, c'est qu'on a le même rythme de vie qu'à la maison. »
Après le séjour, les visiteurs donnent une note et une appréciation via le site.
« On peut savoir si les propriétaires répondent vite aux mails ou si l'appartement était propre », reprend Garance.
Si l'inscription sur le site est gratuite, Airbnb prélève 12% à chaque transaction : 3% sur les revenus de l'hôte et 9% sur le client. Leader du marché, le modèle d'Airbnb a inspiré d'autres démarches. Citons ainsi Couchsurfing qui propose des hébergements gratuits. En revanche, l'inscription au site est payante. Quant au site Homelidays, il fonctionne sur un système d'abonnement.
« Le propriétaire paie des frais d'insertion. Ensuite, tout est entièrement gratuit pour le voyageur », explique Cyrille Coiffet, porte-parole du groupe.
"Ces locations échappent aux contraintes de la loi"
Pour sa part, PAP Vacances affiche de plus longs séjours, souvent hors zones urbaines.
« Nous proposons aussi des contrats d'assurance annulation ou anti-fraude ainsi qu'un conseil juridique, pour plus de sécurité », ajoute Jean-Michel Guérin, directeur général de Particulier à Particulier.
Des services, parfois utiles, qui cherchent à pallier les arnaques où des propriétaires fictifs encaissent les loyers de vrais vacanciers ! On s'en doute, le secteur hôtelier fulmine.
« Ces locations échappent aux contraintes imposées par la loi en matière d'hygiène, de sécurité et de fiscalité, affirme Laurent Duc, président de la branche hôtellerie de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie (UMIH). Nous opérons le même commerce mais nous n'avons pas les mêmes obligations. Ce n'est pas normal. »
Certains propriétaires achètent même des appartements pour les louer exclusivement via Airbnb.
« L'économie collaborative doit être encadrée, reprend Laurent Duc. La location sur la base d'une nuit n'est pas acceptable. Il faut laisser à l'hôtellerie les logements de très courte durée. »
En attendant d'aboutir à un accord, de nombreux vacanciers continuent de louer un hébergement sur un bout de canapé, dans un igloo, un bateau ou un château.
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Les taxis manifesteront lundi contre les VTC

Les VTC, meilleurs ennemis des taxis

Que se passe-t-il lorsque deux entrepreneurs en série californiens se rencontrent à LeWeb, en 2008 à Paris ? Ils découvrent nos taxis. Ils échangent des histoires sur leurs mauvaises expériences et phosphorent sur une solution technique pour avoir un chauffeur à disposition. Facilement.
Au départ, Garret Camp et Travis Kalanick s'orientent vers un service de limousine en temps partagé. Un an plus tard, nos deux compères lancent à San Francisco, Uber. La première offre de véhicule de tourisme avec chauffeur (VTC) moderne venait de naître. L'histoire se répète en France. Yanis Kiansky, ex-consultant chez SAP, le leader mondial du progiciel de gestion, ébauche en 2011 AlloCab en discutant avec les motos-taxis qu'il emprunte souvent. Il leur propose un outil de coordination et de gestion des courses.
En 2012, Yves Weisselberger, alors à la tête de KDS, une société aidant les entreprises à organiser les déplacements de leurs salariés via Internet, a l'idée d'utiliser ces mêmes outils pour la réservation de voitures et lance SnapCar. Derrière chaque service de VTC se cachent des ingénieurs voulant améliorer « l'expérience client ».
Les centrales de réservation malmenées
« En 2012, les taxis fonctionnaient à peu près comme dans les années 1950. Avec très peu de technologie », explique Yves Weisselberger.
Chaque plate-forme de VTC offre des applications pour smartphone aux passagers ainsi qu'aux chauffeurs pour réserver facilement un véhicule, voire d'une simple pression chez SnapCar, la géolocaliser et payer la course à l'avance.
Plus que les services annexes (bouteille d'eau, recharge de mobiles), ces innovations mettent « la voiture avec chauffeur au même prix que les taxis. En fait, plus chère que les taxis hélés dans la rue mais moins chère que les taxis commandés à l'avance, calcule Yves Weisselberger. La technologie est en train de faire exploser, à une rapidité que je n'ai jamais vue, tout un système : celui des grandes centrales de réservation de taxis. »
La réaction ne se fait pas attendre. Grèves massives des taxis, menaces de centrales de réservation, comme Taxis G7, Taxis Bleus (qui appartiennent à Taxis G7), pour interdire aux chauffeurs affiliés d'utiliser des plates-formes alternatives, le service de covoiturage entre particuliers UberPOP payable avec un compte PayPal...
« Nicolas Rousselet [le patron de Taxis G7, ndlr] indique que sa part de marché n'a pas bougé en 2013. Preuve que notre concurrence ne l'affecte pas, commente Yanis Kiansky. Le fond du problème, c'est que les chauffeurs de taxi achètent très cher deux droits opposés : la maraude sur la chaussée via la plaque et les réservations par radio avec les centrales qui leur imposent des restrictions très importantes. »
Les taxis doivent-ils forcément considérer le VTC comme ennemie ? Taxis G7 n'a pas souhaité répondre à nos questions.
« Il faut que les chauffeurs de taxi adoptent les nouvelles technologies et qu'ils se libèrent du joug des centrales radio pour se battre à armes égales avec le VTC, souligne Pierre Peyrard, responsable de Taxiloc, qui met en relation taxis et clients via une application mobile ou le Web. Sur la question des charges, il faut que la réglementation évolue. Le statut d'autoentrepreneur ne convient pas au VTC et incite les chauffeurs à l'évasion fiscale par le racolage. »
La décision du gouvernement, le 8 février dernier, de nommer un médiateur pour trouver des conditions de concurrence équitable entre les deux services n'a pas désamorcé le conflit. Depuis le 13 février, le gouvernement a gelé durant deux mois les immatriculations de chauffeurs VTC durant la médiation.
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Pierre Moscovici veut une régulation européenne des bitcoins

Les monnaies digitales changent la donne

Quoi de plus régalien que de frapper monnaie ? C'est ce bastion du pouvoir qu'ébranle Nakamoto, personnage totalement fictif et mystérieux qui a créé en 2009 le bitcoin, une monnaie électronique virtuelle au succès aujourd'hui planétaire, bien que décrié en raison, entre autres, de la spéculation qui y est liée : après avoir dépassé les 1.200 dollars début décembre 2013, il s'échangeait à la fin de février autour de 600 dollars, avant de s'effondrer, à la suite du piratage d'un serveur-hébergeur (MtGox).
Point fort, le bitcoin se base sur un algorithme cryptographique ultra-sophistiqué, d'où l'appellation de cryptomonnaie, ainsi que sur la création d'unités de valeur monétaire en faisant tourner un logiciel libre sur un ordinateur. C'est le principe du « minage », activité qui constitue une source de revenus (en bitcoins) aussi bien pour des « mineurs » indépendants que pour des coopératives comme BTCMine au Royaume-Uni ou Btcmp en Allemagne. Lesquelles déploient de véritables fermes d'ordinateurs ou mini Data Centers.
Autre intérêt : les transactions en bitcoins sont effectuées directement entre les individus, selon le principe du « peer to peer » utilisé pour le piratage de la musique ou des vidéos. Enfin, les échanges sont (presque) anonymes. De quoi en faire rêver plus d'un : le créateur du bitcoin disposerait ainsi d'un million de bitcoins. Litecoin, Peercoin, Namecoin... des clones sont alors apparus en s'appuyant sur le protocole de bitcoin. Avec, toutefois, moins d'innovation et donc moins de succès.
Autre spécificité : des places de marché électroniques dédiées se sont constituées pour effectuer des opérations d'achat, vente, change ou de virement en contrepartie d'une commission de 0,59%. Cette activité ne pardonne pas les défauts de jeunesse : Bitcoin-central a ainsi été victime de deux cyberattaques.
« Nous avons tout repensé en termes d'architecture technique et de processus de façon à offrir une plate-forme très sécurisée », souligne Gonzague Grandval, PDG de Paymium qui édite cette place créée en 2011.
L'avenir du bitcoin semble néanmoins prometteur car la cryptodevise réclame peu de commission de change, se fait fi des frontières et ne recule devant aucune limite de montants... Revers de la médaille : il convient d'être vigilant quant au stockage des bitcoins sur son PC ou via un portefeuille électronique en ligne. En perdant leur mot de passe ou en jetant leur vieux PC, certains ont perdu des fortunes.
Certaines marges des banques menacées
Une fois ces précautions prises, on peut souscrire un contrat auprès de l'assureur Beauchamp McSpadden ou réserver sa place pour voyager dans l'espace avec Virgin Atlantic. Les poids lourds d'e-commerce s'y mettent, comme Zynga (jeux sur Facebook), Overstock.com (non-alimentaire). eBay envisagerait d'en vendre. Mais, tout est relatif. Selon Patrick Byrne, PDG d'Overstock.com, ses ventes en bitcoins ne représenteront que 1% en 2014... Le coup d'accélérateur pourrait venir de la réglementation.
En Allemagne, le bitcoin est considéré comme une monnaie privée soumise aux règles fiscales. Autre facteur encourageant son développement : la mise en place de solutions simplifiant son usage.
« On sent que cette devise pourrait révolutionner le système de paiement sur le Web. Cependant, il faut instituer des règles pour que les investisseurs et le grand public aient confiance. Or, si le curseur est trop haut, l'intérêt du Bitcoin s'évanouit », prévient Pierre-Antoine Dusoulier, président de Saxo Banque.
« L'adoption par le grand public pourrait menacer les marges des banques pour lesquelles les virements et les paiements sont des vaches à lait », constate Philippe Herlin, chercheur en finance, chargé de cours au Cnam.
En effet, comment pourraient-elles continuer à justifier leurs niveaux de prix ?
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Le crowdfunding, un levier pour l'ESS

Le crowdfunding déborde la banque de papa

En 1997, le club des fans de Marillion, un groupe rock britannique, utilise Internet pour collecter un grand nombre de petites sommes d'argent afin de financer la tournée américaine de ses idoles. Et ça marche !
En 2001, ArtistShare professionnalise la méthode aux États-Unis en ouvrant la première plate-forme industrialisée de collecte pour le financement d'artistes. Très rapidement, le crowdfunding se segmente : le don pur (donation-based crowdfunding), ou avec contrepartie en nature (reward-based), le prêt (lending-based) et l'investissement (equity-based) où on prend une part du capital de l'entreprise.
Dans le sillage d'ArtistShare, suivent des dizaines d'autres plates-formes : EquityNet (2005), IndieGoGo (2008) et surtout Kickstarter en 2009, le leader mondial avec 5,6 millions de donateurs pour 977 millions de dollars de collecte en faveur de 56000 projets. Lesquels portent aussi bien sur l'enregistrement d'un CD, la construction d'un puits au Mali que sur la création de lunettes 3D immersives.
Pourquoi un tel engouement ? Parce que, avec l'espoir de financer un projet auquel ils croient, les internautes pallient en masse la frilosité, réelle ou supposée, des business angels, capital-risqueurs et banquiers. Un exemple ? En septembre dernier, Yoram Moyal, cofondateur et président de la start-up Buzcard, a levé en trois jours sur Anaxago 260.000 euros, après avoir perdu neuf mois avec des business angels pour seulement 100.000 euros...
En France, Alexandre Boucherot crée en 1998 un des premiers pure players de la presse sur Internet, Fluctuat.net, racheté par Doctissimo puis Lagardère :
« Ayant vécu la difficulté à lever des fonds, j'ai fondé Ulule.com pour financer des projets créatifs, innovants ou solidaires. »
Décliné en six langues, Ulule a ainsi collecté au total 13 millions d'euros pour 3800 projets financés, dont 7 millions en 2013. Il attend 15 millions cette année. Parmi ses plus beaux succès, 1.083km (jeans écoconçus fabriqués en France) cherchait 100 précommandes pour démarrer, soit 10.000 euros.
En fait, il y a eu 997 commandes ! « En plus de l'aspect financier, le crowdfunding nous a apporté une certaine visibilité, souligne Thomas Huriez, le dirigeant. Du coup, nous lançons Le Tricolore, un autre projet dans l'économie circulaire, avec recyclage de la laine. » Dans ce secteur du don, KissKiss-BankBank (12,3 millions depuis 2010), MyMajorCompany (13 millions depuis 2007) affichent également de belles réussites.
"Faire de la France un pays pionnier"
Dans l'equity-based crowdfunding hexagonal, les acteurs comme Anaxago, Finance utile, FundMe.fr, Happy Capital, Smart Angels, ou Wiseed se frottent les mains.
En septembre dernier, la ministre du Numérique, Fleur Pellerin, avait esquissé un programme pour « faire de la France le pays pionnier du financement participatif ».
Encore fallait-il faire sauter certains verrous. Lors de son voyage aux États-Unis, François Hollande a annoncé devant un parterre de start-up françaises installées en Californie qu'un projet pourrait lever jusqu'à 1 million d'euros, comme l'espéraient les professionnels qui, désormais, ont de quoi arborer un large sourire.
Après avoir levé 25 millions d'euros en 2012, et 33 millions sur le seul premier semestre de 2013, selon l'Association française de l'investissement participatif (AFIP), la vingtaine de plates-formes françaises peut légitimement nourrir l'espoir d'industrialiser son secteur.