mardi 26 mars 2013

42 : l'école gratuite pour développeurs de Xavier Niel

Le patron de Free entend "révolutionner" la formation des informaticiens avec cette école ouverte à tous, gratuite et proposant une méthode basée sur la collaboration mais ne débouchant sur aucun diplôme.
Le constat fait par Xavier Niel est connu de tous les professionnels du secteur. Les entreprises n'arrivent pas à trouver des informaticiens, c'est d'ailleurs le seul secteur en France à souffrir d'une telle pénurie (avec la restauration et le BTP peut-être).
Dans le même temps, les formations universitaires sont en décalage avec les demandes des employeurs. Quant aux écoles privées, elles sont réservées à une frange marginale de la population, à cause de son coût.

"Le système forme des professionnels standardisés. Par ailleurs, 200 000 jeunes sortent chaque année du système sans diplôme. Résultat, la France est au 20e rang sur le numérique, il faut révolutionner l'approche de l'éducation", tonne le patron d'Iliad.

Et de poursuivre : "il s'"agit de proposer une nouvelle voie d'accès au succès, un changement de
paradigme et proposer quelque chose de nouveau, qui ne ressemble pas à une école".
De la parole au faits, le magnant lance donc "42" (en hommage à l'auteur Douglas Adams) , une école 2.0 destinée à former aux métiers de la programmation (développeurs, responsables réseaux, sécurité...) 1000 jeunes par an "qui permettront la création de 10 000 emplois supplémentaires par an", assure Xavier Niel.

Ecole 2.0 

Elle sera pilotée par trois anciens responsables d'Epitech (école d’enseignement et de formation sur l’informatique) : Nicolas Sadirac, Kwame Yamgnane et Florian Bucher.
 
De gauche à droite :  Florian Bucher, Kwame Yamgnane et Xavier Niel

42, c'est d'abord un bâtiment de 4200 m2 ultra-moderne ouvert à Paris dans le XVIIe arrondissement. Connecté, ouvert 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, il sera équipé de 1000 iMac d'Apple dernier cri reliés à un datacenter. Chaque étudiant aura donc à sa disposition un ordinateur.

42, c'est surtout une approche pédagogique qui se veut novatrice. "Les cours académiques n'ont pas de sens au vu des évolutions technologiques", souligne Nicolas Sadirac.
"Il faut intégrer le constat que la connaissance n'a plus d'importance. Puisque toutes les informations sont maintenant disponibles sur internet, ce qui est important c'est de savoir utiliser cette connaissance et d'être actif" 

"Nous allons proposer une pédagogie articulée autour de projets, où les étudiants travaillent ensemble avec des responsables pédagogiques. Chacun sera acteur de sa compétence et de celle des autres, c'est une école peer-to-peer. On passe de l'apprentissage individuel à l'apprentissage collectif, c'est tout le contraire du système classique et c'est aujourd'hui la méthode appliquée par les entreprises", poursuit-il.
Reste que pour IONIS Education Group qui gère les écoles EPITA, Epitech, ETNA... épinglées par Xavier Niel, cette approche n'est pas nouvelle. "Nous sommes heureux de constater que les principes fondamentaux de cette formation ont été créés et mis en place au sein de l'EPITA et d'Epitech depuis très longtemps et qu'ils sont repris dans ce projet, reconnaissance de la modernité pédagogique de nos écoles",k peut on lire dans un communiqué. 

L'idée est également d'être ouvert à tous. Aucune formation initiale n'est requise. "Il s'agit de s'intéresser aux exclus du système scolaire, les talents y sont nombreux", complète Kwame Yamgnane. "Les critères, les diplômes ne nous intéressent pas".

1000 jeunes suivront donc un cursus pendant 3 à 5 ans. Evidemment, ouvert à tous ne veut pas dire que la sélection sera absente. Elle est organisée en deux phases et débute dès aujourd'hui.

Sur le site Web de l'école, les candidats de 18 à 30 ans peuvent postuler à travers un dossier et des mini-jeux qui feront office de premier filtre. 4000 profils seront sélectionnés et convoqués cet été par groupe de 1000 à des séances acharnées de programmation (la piscine). Les 1000 meilleurs seront retenus pour intégrer l'école. La rentrée aura lieu en novembre.

Pas de diplôme 

Autre grande idée de taille : la gratuité. Là encore, pour éviter la sélection par la catégorie socio-professionnelle, très présente dans les grandes écoles et les écoles privées, 42 ne demandera pas de frais de scolarité. De quoi créer des vocations.

L'école est un organisme à but non lucratif financé à 100% par Xavier Niel qui a déjà investi 20 millions d'euros et programmé 50 millions supplémentaires pour les dix premières années. Reste que 42 ne s'interdit pas de nouer des partenariats avec des entreprises. C'est même le modèle souhaité par Xavier Niel. Pour le moment, rien n'a été signé.

Au-delà de l'approche intéressante et philanthropique de 42, le projet pose néanmoins quelques questions. L'absence de diplôme ou de certification en bout de cursus laisse sceptique certains professionnels de la formation. 

"C'est contraire à notre philosophie, les entreprises n'achètent pas un diplôme mais un savoir-faire", rétorque Xavier Niel. C'est une vision un peu anglo-saxonne de la chose car les entreprises françaises restent (c'est triste mais c'est un fait) très attachées aux diplômes. Le label "42" sera-t-il suffisant pour convaincre les employeurs ? Peut-être pas dans un premier temps.

On peut également se poser de la sélection, automatisée dans un premier temps qui excluent toute appréciation personnelle, où la culture générale semble parfaitement absente. Mais cela relève encore de l'approche éducative classique, souligne le magnat.

"Je veux aider la France", lance-t-il. "Mon objectif est véritablement de découvrir de nouveaux talents, de s'ouvrir aux exclus, de faire collaborer et finalement générer de la croissance dans notre pays. Si la France, 5e puissance économique mondiale, tenait sa place dans le numérique, au lieu d’être 20e, elle aurait réglé le problème de l’emploi".

Locaux 42 par 42Born2Code
Sujet: Education

Articles relatifs

  • J'espère qu'ils y apprendrons plus de chose qu'à l'Epita et l'Epithec... ayant eu les mêmes profs (plus d'autres)... les cours étaient pas franchement bon, beaucoup de pratique mais une théorie à la rue ce qui ne sert à rien en entreprise vu que la pratique est différente en fonction du poste que l'on trouve.

    Je suis aussi assez sceptique sur le coté iMac... à la rigueur des Ubuntu/Gentoo pourquoi pas, des Windows éventuellement mais des iMac... c'est vraiment pas l'idéale :) Ils vont faire quoi? des applis Apple Store pour augmenter l'offre Free sur les apple TV? vous voyez où je veux en venir?

  • J'espère qu'ils y apprendrons plus de chose qu'à l'Epita et l'Epithec... ayant eu les mêmes profs (plus d'autres)... les cours étaient pas franchement bon, beaucoup de pratique mais une théorie à la rue ce qui ne sert à rien en entreprise vu que la pratique est différente en fonction du poste que l'on trouve.

    Je suis aussi assez sceptique sur le coté iMac... à la rigueur des Ubuntu/Gentoo pourquoi pas, des Windows éventuellement mais des iMac... c'est vraiment pas l'idéale :) Ils vont faire quoi? des applis Apple Store pour augmenter l'offre Free sur les apple TV? vous voyez où je veux en venir?

    • Sans faire passer les Macs sous Windows ou Linux, on peut parfaitement développer et diffuser des applis sous Mac OS sans passer par l'App Store d'Apple, ni plus généralement par l'éco-système Apple.

      On l'ignore souvent, mais les Macs sont des plateformes beaucoup plus ouvertes que les PC sous Windows, et permettent de faire tourner une multitude de logiciels intéressants, gratuits ou payants, dont un bon nombre est issu du monde Unix. La majorité d'entre eux n'est pas disponible sur l'App Store faute de se conformer aux règles imposées par Apple, mais ça n'empêche pas de pouvoir en disposer facilement et d'en profiter.

      On peut même s'offrir le luxe de développer assez simplement en parallèle des versions pour Mac et pour Linux en profitant des possibilités de ces OS, ou encore d'effectuer un rapide portage de l'un à l'autre, tandis que la version équivalente pour Windows exige l'adaptation d'une bonne partie du code, ou le sacrifice de quelques fonctions ou qualités, ou encore l'utilisation d'outils multiplateformes en contrepartie de nombreux inconvénients.

      Cela dit, la possibilité de toucher directement l'écosystème (notamment mobile) d'Apple au travers du Mac constitue certainement une opportunité que le patron de Free et les développeurs de logiciels auraient tort d'écarter.


  • Le choix des iMac reflète bien la réalité. La plupart des startups utilisent des iMac, MacBook... (après tout, c'est un unix like).

    On peut voir le concept de 42 comme une énorme blague (un peu à l'image du roman science-fiction dont il est inspiré). Mais j'espère qu'ils réussiront à créer quelque chose qui fera bouger un tantinet le secteur du numérique.

  • Le choix des iMac reflète bien la réalité. La plupart des startups utilisent des iMac, MacBook... (après tout, c'est un unix like).

    On peut voir le concept de 42 comme une énorme blague (un peu à l'image du roman science-fiction dont il est inspiré). Mais j'espère qu'ils réussiront à créer quelque chose qui fera bouger un tantinet le secteur du numérique.

    • Dans les grandes lignes, la pédagogie de l'école est la même qu'Epitech (pas très étonnant vu que Sadirac a été le créateur d'Epitech).
      La vraie nouveauté tient surtout dans la gratuité et dans la confiance qu'accorderont les entreprises à ce cursus sans diplôme ni reconnaissance étatique.

      Dans tout les cas, je n'ai aucun doute que des gens extrêmement compétents sortiront de cette école.




  • "Le constat fait par Xavier Niel est connu de tous les professionnels du secteur. Les entreprises n'arrivent pas à trouver des informaticiens, c'est d'ailleurs le seul secteur en France à souffrir d'une telle pénurie (avec la restauration et le BTP peut-être)."
    M. CHICHEPORTICHE, c'est absolument HONTEUX et LAMENTABLE de votre part de lire une chose pareille sur ce site.
    Sachez que le chômage des informaticiens est au plus haut en France depuis 2005 (environ 7%), vous êtes bien le seul journaliste de la presse professionnelle à ne pas le savoir...

    • Le chômage des informaticiens est un fait et nous en parlons régulièrement dans ces colonnes.
      Mais les difficultés de recrutement des entreprises est également une réalité, dénoncée régulièrement... Ce sont les recruteurs qui parlent de pénurie, pas moi.

      Cdlt

  • "Ce sont les recruteurs qui parlent de pénurie, pas moi."
    Non justement la formulation que vous utilisez montre que vous en faites une vérité incontestable... c'est bien çà qui est est extrêmement critiquable !
    Les informaticiens sont tout aussi concernés par cette question que les recruteurs, qu'ils soient au chômage ou salariés d'ailleurs, demandez-donc aux syndicats (ex. Munci, Cgt...) ou à Pôle Emploi/Apec ce qu'ils en pensent, vous verrez que ce n'est pas du tout le même son de cloche !
    Quand les recruteurs IT parlent de pénurie d'informaticiens en France, on sait très bien que la raison N°1 est tout simplement qu'ils veulent des profils "à la carte" (moutons à 5 pates...), jeunes et payés des cacahuètes...
    C'est la toute première fois que je lis une telle inepsie à ce sujet sur ZDNet, çà me déçoit énormément.
    Les articles de Christophe Auffray sur l'emploi IT sont bcp plus argumentés et nuancés.
  • En fait, on devrait plutôt dire que les entreprises ont du mal à recruter des informaticiens payés au lance-pierre. Donc il faut trouver des jeunes sortis de l'école, malléables, qui connaissent des technologie plutôt récentes, ce qui évitera aux entreprises de financer des formations.
    Sinon, il n'y a pas de pénurie: les SSII regorgent en ce moment d'informaticiens en intercontrat qui ne demanderaient pas mieux que de se faire embaucher dans de vraies boites, plutôt que de se taper des mission "intermittant du spectacle en mode pompier". Sans compter effectivement les informaticiens au chômage...

  • Bravo ! ça va faire bouger les lignes, et pas que de code. En lisant ce papier, j'ai ressenti de l'émotion. Oui ! J'aurais aimé avoir ce genre d'offre de formation axée sur la passion quand j'ai commencé, au lieu de m'autoformer. C'est intelligent, visible, avec un effet d'entraînement sur les autres acteurs de la formation et, surtout, un retentissement auprès des jeunes.

  • Bravo ! Cette initiative fait bouger les lignes, et pas que de code ! J'ai ressenti de l'émotion en lisant ce papier, oui ! J'aurais aimé avoir une telle formation au lieu d'avoir à m'autoformer. Intelligent de mettre en avant la passion. Et c'est sans doute très positif auprès des jeunes, l'image de Free et de XN via 42 aura un effet sur la perception de nos métiers qui, oui, sont cruciaux pour le développement de notre pays.

  • En 1960 nous étions no2 en informatique juste derrière les Américains, quel recul!
    L'informatique est faite de tas d'emplois différents, et c'est normal que certains soient au chômage dans certaines spécialités, et dans d'autres sont en manque de créatifs ,jeux vidéo, applys smarphones.
    Et on manque de start ups bruts de bruts sur des concepts à inventer.
    Espérons que cette école devienne une couveuse de talents originaux.
  • 7% de chômage et des difficultés à recruter ? Le pb est peut être le salaire. Créer cette école sans barrière de diplôme à l'entrée et sans diplôme à la sorite est peut être une façon de se permettre demain des recrutements moins onéreux qu'aujourd'hui sur le marché. Pourquoi pas mais autant le dire tout de suite.

mercredi 13 février 2013

Incapacité créative et déclin des organisations


La disparition de la capacité créative comme cause du déclin des organisations


Publié le 6/01/2013  sur http://www.contrepoints.org/?p=110447

La disparition de la capacité créative permet d'expliquer le déclin de certaines entreprises.

Par Philippe Silberzahn.


La question toujours d’actualité de la dynamique d’innovation des entreprises se prête assez bien à un exercice auquel je souhaitais me livrer depuis pas mal de temps, celui d’essayer d’appliquer les théories de l’historien des civilisations Arnold Toynbee au monde de l’entreprise.

Toynbee est l’auteur fameux de L’Histoire, un livre monumental sur l’histoire des civilisations. L’ouvrage compte 6.000 pages. Heureusement, un universitaire a décidé d’en faire une version abrégée, qui vous permet de capturer l’essence de l’érudition et de la virtuosité de l’auteur en… 1.200 pages seulement. Que dit Toynbee ? Selon lui, une civilisation croît lorsque son élite suscite l’adhésion interne et externe grâce à sa capacité créative. Elle cesse de croître lorsqu’une cassure se produit et que cette élite cesse d’être créative et se transforme peu à peu en minorité dominante fonctionnant sur une logique de contrôle. Lorsque la logique passe de l’adhésion au contrôle, l’unité de la civilisation se brise et apparaissent deux types de prolétariat, c’est-à-dire deux groupes qui ne se sentent plus comme faisant partie du tout : un groupe interne (dissidence), et un groupe externe (les barbares). De manière intéressante, Toynbee observe que les effets de cette « cassure » ne sont pas visibles immédiatement : la civilisation peut continuer pendant assez longtemps sur sa lancée, en quelque sorte, bénéficiant même au contraire de l’efficacité résultant de la domination de l’élite.

Nous avons donc ainsi les trois points essentiels de la thèse de Toynbee :

1. La source du déclin (cassure) est la perte de capacité créative de l’élite.

2. Les effets de la cassure en termes de performance ne sont pas visibles immédiatement.

3. L’élite créative fait progressivement place à une élite dominante, c’est-à-dire que la civilisation passe d’une logique d’adhésion à une logique de contrôle.

Il est naturellement tentant d’essayer d’appliquer cette thèse à l’entreprise. Dans ce contexte, nous pouvons définir la capacité créative comme la capacité à introduire de nouveaux produits et services radicalement nouveaux avec succès (définis en termes de diffusion, de rentabilité, et de volume). La performance, elle, est définie en termes économiques classiques : chiffre d’affaire, bénéfice, rentabilité des capitaux. Si l’on place un certain nombre d’entreprises sur une grille formée à partir de ces deux dimensions, on obtient le diagramme suivant :




La partie 3 représente les entreprises qui sont créatives mais pas performantes. Typiquement les startups (elles ne sont pas encore performantes). La partie 2 représente les entreprises qui sont à la fois créatives et performantes, l’état idéal. La partie 1 est celle qui nous intéresse vraiment : elle représente les entreprises qui sont encore performantes, mais qui ont cessé d’être créatives. C’est par exemple selon moi le cas de Microsoft qui enregistre toujours des bénéfices records mais dont tous les nouveaux produits récents ont été des échecs (la plupart sont structurellement déficitaires et ne peuvent être maintenus que grâce aux bénéfices des anciens métiers de la société).

Le second point de la thèse de Toynbee concerne le délai qui existe entre la cassure et ses effets. À quoi, par exemple, peut-on attribuer le déclin de General Motors qui amène la société à la faillite en 2009 ? À l’augmentation du prix du pétrole en 2008 ? À l’invasion japonaise des années 70 ? Certains auteurs font en fait remonter la cause à une décision d’organisation prise par un nouveau PDG en… 1958. Cette année-là, les directeurs des différentes divisions de la société cessent de faire partie du comité exécutif, qui entérine donc une séparation entre le stratégique et l’opérationnel. Dès lors la stratégie s’élabore avec une connaissance décroissante du terrain tandis que le terrain n’est plus que le récipiendaire de décisions stratégiques inadaptées aux réalités du terrain : la dynamique créative et opérationnelle est brisée. De là datent les premiers échecs de la société. De même, Kodak aujourd’hui en faillite était la chérie de la bourse dans les années 90 au vu de ses excellentes performances financières alors même que son cœur de métier était en bout de course, un effet « supernova » en quelque sorte.

Le troisième point concerne la transformation de l’élite créative en élite dominante. Toute organisation en croissance doit mettre en place des systèmes de gestion qui structurent son activité. Ces systèmes rigidifient, par définition, le fonctionnement de la société qui les met en œuvre. En parallèle, la société recrute des cadres qui transforment peu à peu l’esprit entrepreneurial en esprit managérial. Ce phénomène s’accompagne également d’une conformité croissante aux standards institutionnels, notamment si la société est cotée en bourse : sensibilité aux recommandations des analystes, modes managériales, etc. La mise en place d’un système informatique comme SAP est en général un pas supplémentaire de rigidification. À court terme ces évolutions sont bénéfiques : l’entreprise est mieux gérée. À long terme cependant, la rigidification des systèmes et de la culture élimine peu à peu la capacité d’innovation. Je discutais récemment avec un cadre d’une grosse PME qui me décrivait avec une grande inquiétude comment l’esprit entrepreneurial disparaissait peu à peu dans son entreprise. L’innovation était désormais entièrement pilotée par les unités d’affaire – une garantie d’éviter tout innovation de rupture – et tout projet innovant devait désormais passer le barrage d’une présentation de cas avec projections financières précises. On sait naturellement qu’à ce jeu seules les innovations incrémentales peuvent passer. La capacité créative est étouffée par l’exigence – a priori rationnelle – de mesure et de prédictibilité.

On sait naturellement les limites de l’application d’une théorie d’un domaine à l’autre, mais cet exercice permet de mieux comprendre le phénomène du déclin d’une organisation si on l’analyse comme une perte de capacité créatrice.

Quelles peuvent être les causes d’un tél phénomène ? Peut-être dans les hommes qui sont recrutés dans les entreprises. Il est un article de foi enseigné dans toutes les écoles de commerce que les entrepreneurs doivent laisser rapidement la place à des managers professionnels dès lors que la firme a commencé à grandir. C’est hélas le plus sûr moyen de remplacer l’élite créative par une élite dominante. Au fond, la question que pose l’utilisation de la théorie de Toynbee dans le domaine de l’organisation est celle de la gouvernance de l’entreprise et surtout celle du recrutement de son élite dirigeante. Quels cadres voulons-nous pour que l’efficacité nécessaire ne rime pas avec cassure ? Au-delà, il s’agit de réfléchir à comment nous devons former ces cadres pour qu’ils ne soient pas des agents de domination et de contrôle, mais des agents de création au sein des entreprises qu’ils rejoignent. Henry Mintzberg, un de chercheurs en management les plus respectés, a depuis longtemps fait part de son scepticisme quant aux formations en gestion, notamment lorsqu’il remarque dans un article prémonitoire (« How productivity killed the american entreprise ») écrit en 2007 : « Un rapport de l’OCDE en 2005 notait un ‘déclin significatif’ dans l’intensité de la R&D américaine. L’Amérique a bâti son économie sur sa capacité à innover – à explorer. Les ingénieurs américains ont fait l’admiration du monde entier. En 2008, quand les MBA, les financiers et les juristes ont achevé de prendre le contrôle de l’industrie américaine, toute cette exploration s’est métamorphosée en exploitation. »

Clayton Christensen, autorité en matière d’innovation, partage cette analyse et estime par exemple que le déclin de Sony résulte du retrait dans les années 80 de son fondateur Morita, un ingénieur, et son remplacement par une armée de MBA rompus aux techniques du management conçu comme un moyen de contrôler son environnement. Il est peut-être temps de réfléchir sérieusement à la formation, à la sélection et au recrutement des cadres dirigeants de nos entreprises.

Note : sur l’exemple du déclin de Nokia, voir ma note Pourquoi Nokia a perdu. La perte de capacité créative (et le conflit de modèle économique) sont également la cause de la faillite de Kodak, voir mon billet sur Kodak ici. Voir également « Ce que Vaclav Havel nous enseigne sur le manque d’innovation dans les grandes entreprises ». Sur le cas de Microsoft, voir mon article (en anglais) dans Forbes « That’s all Folks – Why the writing is on the wall for Microsoft ».

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Sur le web

Lien raccourci: http://www.contrepoints.org/?p=110447


1. Paul B



Effectivement,on peut s'inquiéter de la perte progressive d'innovation et la mise en place progressive de nouvelles méthodes de contrôles proches de la tyrannie institutionnel...

Je commence à comprendre mieux maintenant pourquoi on evince des postes à haute direction les créatifs:ils ne correspondent pas aux corporations nouvelles avec une recherche de l'efficience,efficacité immédiate et ou l'actionnaire domine tel la noblesse sous le roi...

En fait le capitalisme actuel n'est plus libéral mais monarchique,aristochratique....



2. Nick de Cusa


J'ai peut-être tort, mais cette idée me fait venir à l'esprit l'exemple de Peugeot-Citroën.



3. Lebrun


Comme très souvent, c'est l’équilibre qui est délicat et subtile à trouver, là comme toujours c’est une histoire « d’hommes providentiels ». Seul, l’esprit créatif ne va pas loin, seul, le gestionnaire tenu aux résultats de fonds de pension non plus. Je recommande les ouvrages suivants, qui font partie des incontournables du sujet : de Geoffrey A. Moore, Crossing the chasm & Inside the Tornado, et Dealing whith darwin. Ensuite de Ikujiro Nonaka et Hirotaka Takeuchi : The Knwledge-Creating Company. Enfin, dans une entreprise il faut une certaine “spiritualité” pour obtenir un consensus efficace entre la nécessité d’être créatif et d’être financièrement efficace afin de répondre aux attentes exprimées ou tacite des clients qui sont les véritables patrons.


4. fraserve

Cela rappelle l'histoire de Pixar Disney. Dans les annés 1980, les cols bleus prennent le pouvoir chez Disney "pour ratinaliser". Des dessinateurs sont virés. L'un d'eux fonde Pixar avec un modèle entrièrement basé sur la créativité, qui dans les années 2000 rachète avec le succès la branche dessins animés de Disney en perte d'influence et de succès commercial, et vire les cols bleus... Pixar reprende le pouvoir et le succès commercial revient grâce aux créatifs et à Raiponce, fabuleux film d'animation Dysney (Pixar)...




5. deconomicon



Autre facteur de stérilisation créatrices : les hyper-rémunérations, dénoncées par plusieurs papes du management comme inadéquates pour stimuler la créativité.



6. Lafayette


1 month ago

J'aime beaucoup le placement d'apple à la place de samsung.

Sur le fond cette façon de voir a un coté positif.

Il montre que certains management ne sont que militaires.

Il montre aussi que le respect et la sagesse ne s'aquière pas par la force mais par l'expérience, les compétances et la réussite.

Il montre aussi qu'un cassure peut venir très rapidement quand il y a des managers qui n'hésitent pas de marcher sur les pieds de tous le monde, s'appropriant induement le bénéfice et créant ainsi le désordre.

Faut-il sauver les entreprises au détirement de ces cons ?



8. Olek



apple créatrice autre que dans le marketing ? vraiment ? On voit le sérieux du graph.


répondre


o Fergunilreplied:


Le marketing tient une place prépondérante dans notre société ... L'ignorer n'est que preuve d'ignorance


répondre


9. l'ordure



hmmm, je ne sais pas comment lire ce graph, quand je vois POLAROID non créatif, alors qu'on a aucun équivalent aujourd'hui, APPLE performant ? financièrement peut etre, créatif surement. MICROSOFT, la kinect est quand meme une belle création, leur tablette est pas mal pensée aussi. SAP....sans commentaire.
PHILIPS, semiconducteurs (NXP) oui, mais le reste ils sont au meme niveau que SONY.
Si c'est intemporel, on a le français THOMSON qui devrait apparaitre en créativité bonne et perf mauvaise ; pour les raisons évoquées dans l'article.
Bref, faudrait décoreller perf financière du reste, et savoir si c'est intemporel ou figé à maintenant, dans ce cas avec les exemples cités on aurait pas les mêmes résultats.


Certe, le succès n'est certainement pas intemporel pour une entreprise, c'est sûr, mais le graph ne le mentionne pas.
On pourrait croire que le graph est intemporel, car on y voit 4 fois APPLE à des dates différentes correspondant à des situations clés de l'entreprise, ce qui montrerait qu'on cherche à mettre en perspective une situation perf-créativité à un moment précis de la vie de la société (son meilleur moment, ou les retombés de son invention majeure) pour soutenir la théorie managériale mise en avant.
le meme graph fait apparaitre NESPRESSO, POLAROID, APPLE et GM, elles ont coexisté ensemble peut être, mais le positionnement sur le repère n'est pas fait selon des critères pris à la même date visiblement. Il faudrait détailler ces critères, sommairement pour comprendre l'illustration, sinon, on lis le livre.



o Lafayette replied:


Nespresso n'est qu'une réussite commerciale, comme apple, on y vend un produit existant sous une marque et un packaging. C'est du marketing , mais de là à confondre ceci avec de la capacité créative, je rigole, on ne peux pas faire de tous les produits de consommation des produits de luxe sous prétexte de créativité.




L'AUTEUR

A propos de Philippe Silberzahn :



Ancien entrepreneur, Philippe Silberzahn est professeur à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique. Il écrit sur l’innovation, l’entrepreneuriat et la stratégie face à l’incertitude.



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A

lundi 11 février 2013

Penser autrement avec Internet ?


Avec Internet et les écrans, mon cerveau a-t-il muté ?

DÉBAT | Lecture en diagonale, perte de concentration... le Net et les technologies numériques bousculent nos façons de penser. Faut-il s'en inquiéter ? Pas forcément. On vous explique pourquoi.


Le 09/02/2013 à 00h00

Repris de Marc Belpois - Télérama n° 3291

 illustration de Douglas Coupland
illustration de Douglas Coupland
Sur le mur d'une galerie d'art de Toronto, ce slogan : « Mon cerveau d'avant Internet me manque » (1). C'est drôle. Vaguement perturbant, aussi. L'œuvre, une impression de lettres capitales noires sur fond mauve signée Douglas Coupland (le romancier canadien, auteur de Génération X, est également artiste visuel), connaît un succès certain sur le Net, où on l'affiche comme un trait d'esprit doublé d'un trait de génie, une illumination.
« Mon cerveau d'avant Internet me manque » ? La formule exprime quelque chose que nous sommes nombreux à ressentir confusément. Et si les technologies numériques nous transformaient en profondeur, jusqu'à modeler notre fonctionnement cognitif ? La question est d'autant plus d'actualité qu'elle hante un épais rapport, L'Enfant et les écrans (2), de l'Académie des sciences, rendu public le 22 janvier dernier, consacré à l'impact des écrans sur les enfants. Alors, sommes-nous – comme aurait pu dire Richard Virenque – des mutants « à l'insu de notre plein gré » ?

Les pupilles baladeuses

Au Lutin (Laboratoire des usages en technologies de l'information numérique), à Paris, des chercheurs observent au plus près le lecteur du XXIe siècle en activité. Un appareil enregistre le mouvement de ses yeux lorsqu'il lit un texte sur l'écran d'un ordinateur, la succession des fixations, quand l'œil capte une information, et des saccades, quand l'œil se déplace. « Lorsque nous lisons un texte imprimé,explique Thierry Baccino, professeur de psychologie cognitive et maître des lieux, le mouvement oculaire est caractérisé par des fixations plus ou moins longues et de nombreux retours en arrière : on parle d'une lecture profonde et attentive. La lecture du Web, elle, n'est pas linéaire. C'est une lecture sélective de recherche d'information qui doit être rapide et efficace. »
Ainsi, sur écran, nous avons les pupilles baladeuses. Elles courent d'un paragraphe à l'autre, s'avisent furtivement de la nature de la bannière de pub qui clignote en haut et de l'hyperlien en bas à droite (intitulé « Valérie Trierweiler, encore une gaffe ! », c'est tentant...). Elles reviennent au document initial et plongent dans un hypertexte, soit une autre page Web qui enrichit notre compréhension. Ou l'affaiblit...L'hypertexte est assurément une invention formidable, ce peut être aussi une chausse-trape ouvrant sur d'autres pages tapissées de liens qui, de fil en aiguille, nous font perdre de vue l'objet originel de notre lecture. C'est ce que les scientifiques appellent la « désorientation cognitive ».
Sur la Toile, le cheminement de la pensée n'est pas contrôlé par l'auteur, mais par le lecteur. Or « il est paradoxalement beaucoup plus difficile de lire en ayant le choix du contenu », assure Thierry Baccino, pour qui la lecture hypertextuelle génère « une anxiété qui fait perdre jusqu'à 30 % de la force de travail ».
Comme le résume l'essayiste américain Nicholas Carr dans un livre remarquable (meilleur que son titre : Internet rend-il bête ? éd. Robert Laffont, 2011), « quand nous nous connectons en ligne, nous entrons dans un environnement qui favorise la lecture en diagonale, la pensée hâtive et distraite, et l'apprentissage super­ficiel. On peut très bien réfléchir en profondeur en surfant sur le Net, de même qu'on peut très bien réfléchir de façon super­ficielle en lisant un livre, mais ce n'est pas le type de réflexion que cette technologie favorise et récompense. »

Mon cerveau fait du jet-ski

De là à conclure que la culture numérique, propice au zapping, nous rend nous-mêmes superficiels, il y a un pas que Carr, vrai technophile au demeurant, franchit allégrement. « J'ai l'impression que le Net endommage ma capacité de concentration et de contemplation, écrit-il. Que je sois en ligne ou non, mon esprit compte maintenant avaler l'information telle que le Net la livre : dans un flot rapide de particules. Le plongeur qui, naguère, explorait l'océan des mots, en rase désormais la surface à la vitesse de l'éclair comme un adepte du jet-ski. »
« En échange des richesses du Net,
nous renonçons à notre bon vieux
processus de pensée linéaire. » 
Nicholas Carr, essayiste
Un sentiment personnel qu'au fil d'un ouvrage nourri d'études scientifiques il étend à l'humanité entière – du moins celle imbibée de technologie numérique. « Il semble que [...] nous soyons arrivés à un tournant majeur de notre histoire intellectuelle et culturelle, à une transition entre deux modes de pensée très différents. Ce à quoi nous renonçons en échange des richesses du Net [...], c'est à notre bon vieux processus de pensée linéaire. Calme, concentré et fermé aux distractions, l'esprit linéaire est marginalisé par un esprit d'un nouveau type qui aspire à recevoir et à diffuser par brefs à-coups une information décousue et souvent redondante — plus c'est rapide, mieux c'est. » Nous basculerions irrémédiablement dans autre chose, en somme. Un bond évolutif non pas droit devant, mais de côté. En plein dans une flaque boueuse.

J'apprends, donc je me reconfigure

Après tout, ce ne serait pas la première fois qu'une nouvelle technologie nous transforme en profondeur. Prenez l'invention de l'écriture, cet incroyable « booster » culturel qui a propulsé les hommes dans une autre dimension. A l'époque, il y a cinq mille ans, la reconnaissance des mots ne nous était pas naturelle. Elle ne l'est toujours pas, remarquez – à la différence du langage parlé, désormais inscrit dans nos gènes. Nous naissons avec le même cerveau que le chasseur-cueilleur d'il y a quelques dizaines de milliers d'années. Mais par la grâce de ce que les scientifiques nomment la « plasticité neuronale », notre joli petit bloc de matière grise est capable de s'adapter à des contextes nouveaux.
Nos connexions neuronales
se font et se défont
tout au long de notre existence.
A NeuroSpin, un centre d'imagerie cérébrale de l'Essonne, des chercheurs étudient l'acquisition de la lecture, à leur façon déconcertante : ils enfournent tour à tour dix enfants de 6 ans dans une IRM (« pas de panique, c'est sans danger ! »). Dix élèves de CP qui, en classe, découvrent la joie indicible de déchiffrer des lettres, des phrases, des contes. Tous les deux mois, des vues de leur cerveau immortalisent l'évolution de l'apprentissage – une zone fonce peu à peu dans la région occipito-temporale. Il s'agit de tenter de valider l'hypothèse du « recyclage neuronal » chère au neuro­scientifique Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France et directeur du laboratoire : notre système cognitif détourne des fonctions dévolues à la reconnaissance des objets et des visages pour les ouvrir à la reconnaissance des symboles écrits. Bref, il fait du neuf avec du vieux.
Au-delà des mécanismes subtils qui s'opèrent lors de l'apprentissage de la lecture, une chose est sûre, notre cerveau se reconfigure en apprenant. C'est l'une des découvertes majeures de ces dernières décennies : nos connexions neuronales se font et se défont tout au long de notre existence au gré de certaines expériences.


<p>Illustration : Beb-Deum pour Télérama</p>
Illustration : Beb-Deum pour Télérama

Une meilleure attention visuelle ?

Et nos smartphones, tablettes, consoles de jeux, dont nous faisons un usage toujours plus intensif : modèlent-ils un peu, beaucoup, pas du tout, les cent milliards de neurones qui bouillonnent dans chacune de nos boîtes crâniennes ? Tout dépend de ce qu'on y fait. Dévorer Michel Houellebecq sur une liseuse réjouit nos synapses de la même manière que dans sa version imprimée. « Lire sur un ordinateur ou sur papier active les mêmes zones cérébrales, explique le professeur Thierry Baccino. Sauf que lorsque nous lisons sur écran, c'est essentiellement pour rechercher des informations. Or cette activité, souvent liée à la prise de décision, mobilise quant à elle les aires frontales du cerveau. »
Et cela a aussi ses avantages. De nombreux scientifiques louent certains apports cognitifs de nos écrans : l'amélioration des capacités d'attention visuelle, tout comme le développement de la pensée en réseau, circulaire et fonctionnant par analogies. Pour Olivier Houdé, professeur de psychologie cognitive et coauteur du rapport de l'Académie des sciences (2) , la pratique de certains jeux vidéo, quand elle est régulée, « apprend à rompre les habitudes mentales. Par exemple lorsque le joueur, pour réussir un nouveau niveau, doit oublier la stratégie gagnante qu'il a utilisée au niveau précédent ». Et d'ailleurs, selon lui, « tout porte à croire que, par ses capacités d'adaptation, le cerveau intégrera les outils numériques récents dans ses circuits neuroculturels, comme par le passé il a intégré lecture et écriture ».

Socrate contre Google

Mais à quel prix ? Au cœur de l'angoisse suscitée par la révolution numérique, il y a cette idée, vertigineuse : nous façonnons des outils, et ensuite ce sont eux qui nous façonnent. Ainsi, l'invention de la carte a jadis bouleversé notre perception de l'espace, qui s'étend désormais bien au-delà de ce que nous voyons. La création de l'horloge a chamboulé notre conception du temps, débité en tranches égales qui rythment nos journées. Et Internet ? Google cristallise à lui seul la menace d'un bouleversement profond de notre mémoire.
Publiée en juillet 2011 dans la revue Science, une étude américaine sur les moteurs de recherche démontre que l'on se souvient moins bien des informations que l'on sait pouvoir retrouver sur notre ordinateur que de l'endroit où elles sont stockées. Faut-il en conclure que, peu à peu, sans même en avoir conscience, nous déléguons notre savoir à des mémoires externes ? Transformons-nous notre propre mémoire, terreau de la maturation de la pensée, en simple index de nos connaissances ? Dans ce cas, il y a péril en la demeure !
Si Socrate était parmi nous, il prendrait l'affaire très au sérieux. Déjà, à son époque antique, le maître de la rhétorique s'inquiétait de la propagation de l'écriture, qui selon lui exposait les hommes au risque de s'assécher, de se « vider » de la culture. Il y a cinq cents ans, l'imprimerie de Gutenberg engendra des craintes semblables : ferons-nous encore l'effort de mémoriser le savoir dès lors qu'il se trouve dans les livres ? Avec le recul, évidemment, il est clair que l'écriture et la reproduction massive des ouvrages n'ont pas appauvri la pensée, bien au contraire.
« Dans notre univers hyperconnecté,
l'érudit a aujourd'hui nettement moins
d'utilité que le créatif » 
Etienne Koechlin, neurobiologiste
N'empêche. La facilité avec laquelle, d'un coup de smartphone, nous accédons à Wikipédia et à moult informations personnelles (dates de naissance des proches, numéros de téléphone...) repose de façon aiguë cette problématique de l'externalisation de la mémoire. Pour l'heure, nul ne peut présager de son impact réel sur le cerveau. Au moins peut-on déjà constater certains de ses effets sur notre société, telle la dévalorisation de la figure du savant au profit du chercheur. « Dans notre univers hyperconnecté, note le neurobiologiste Etienne Koech­lin, l'érudit, riche de connaissances, a aujourd'hui nettement moins d'utilité que le créatif. C'est ainsi, chaque technologie favorise un type d'individu plutôt qu'un autre. »

La culture par les écrans ?

C'est indiscutable, la révolution numérique reconfigure notre rapport au monde et aux autres, comme elle nous affecte au plus profond de nous-mêmes. « Les bienfaits d'Internet sont considérables », dit en souriant le neuropsychologue Francis Eustache, émerveillé par les formidables avancées scien­tifiques que favorisent l'accès aux publications et la communication entre les chercheurs d'un bout à l'autre de la planète. « Il ne faut pas avoir peur du progrès, mais il faut l'interroger. »
« Quand une technologie nouvelle
se met en place, elle est
toujours inhumaine. » 
Serge Tisseron, psychiatre
Que serons-nous demain ? Dans les plateaux de la balance, des apports et des pertes, une pile de questions et peu de réponses. Notre « bon vieux processus de pensée linéaire » est-il en passe de nous fausser compagnie, marquant là un tournant dramatique pour notre espèce ? Le psychiatre Serge Tisseron, coauteur du rapport de l'Académie des sciences, n'y croit guère. « La culture du livre ne disparaîtra pas, tout simplement parce qu'en inventant le livre l'être humain a créé quelque chose qui lui est fondamental : la pensée narrative, la mémoire événementielle, l'attention profonde... Quand une technologie nouvelle se met en place, elle est toujours inhumaine. Et puis elle s'adapte peu à peu à notre esprit, en même temps que l'esprit s'adapte à elle. L'opposition entre la culture du livre et la culture des écrans est probablement destinée à s'effacer derrière une culture "par les écrans", qui intégrera le meilleur de l'une et de l'autre. » Probablement. Croisons tout de même très fort les doigts, à nous en faire fumer les synapses.
> A lire aussi : Pas de DVD pour bébé !
(1) « I miss my pre-Internet brain », en VO.
(2) L'Enfant et les écrans, Un avis de l'Académie des sciences, de Jean-François Bach, Olivier Houdé, Pierre Léna et Serge Tisseron, éd. Le Pommier.

vendredi 8 février 2013

Robotiser la vérification des discours


Après les robots journalistes, voici les robots spécialistes du fact-checking

L'ACTU MÉDIAS / NET | Le fact-checking, c'est à la dire la vérification des affirmations des politiques, est devenu un genre journalistique à part entière. Aux Etats-Unis, on teste des robots pour faire ce travail en temps réel. Bonne ou mauvaise idée ?

Le 06/02/2013 à 00h00 - Mis à jour le 07/02/2013 à 09h42
Erwan Desplanques
repris de  http://www.telerama.fr/medias/
 Photomontage : TB, d'après  un ampère mètre .
Photomontage : TB, d'après un ampère mètre.


Imaginez une sorte d'appli Shazam pour la politique : vous pointez votre téléphone vers la télé ou la radio pendant qu'y blablate un ministre et vous savez instantanément s'il ment ou pas. Pas besoin d'imaginer, en fait : le Washington Postrôde ce concept depuis fin janvier. Son « Truth teller » (ou détecteur de mensonges) transcrit en temps réel les discours politiques et les compare automatiquement avec le stock de vérifications déjà effectuées par les journalistes de la maison. Un élu récidive avec un argument bidon à partir d'un chiffre erroné ? Hop : le mot « Faux » s'inscrit en lettres rouges sur votre téléphone ou votre tablette, avec un lien qui vous renvoie vers l'explication d'un rédacteur. Le prototype est en ligne. C'est un curieux outil, un « work in progress » souligne son promoteur, Cory Haik — sans doute LE fantasme ultime des adeptes du « fact checking »…

Cela fait des mois que la vérification des données bute sur la notion de temps réel. Pionnier de la rubrique Désintox de Libération, Cédric Mathiot met souvent deux ou trois jours pour invalider avec rigueur un exemple ou une démonstration politique. Il se méfie — à raison — du fact-checking pratiqué à la va-vite par ses émules (ou concurrents), avec des vérifications incomplètes, voire erronées.

Pendant le débat du second tour de la présidentielle, le Véritomètre d'Owni (hélas mis en veille depuis) a plutôt réussi son coup, avec des approximations intelligemment pointées en direct sur Twitter (François Hollande avait été jugé globalement plus crédible que Nicolas Sarkozy). Mais à la télévision, la pratique patine encore, avec des tentatives de contradiction peu probantes sur France 2 (Des Paroles et des actes) ou France 5 (C politique) — et des hommes ou femmes politiques qui finissent toujours par avoir le dernier mot (lire les réserves de Cédric Mathiot)

L'appli du Washington Post renouvelle donc le genre. Et pose de nouvelles questions : le logiciel de transcription vocale est-il suffisamment fiable ? A partir de quelle(s) base(s) de données leur robot opère-t-il ses vérifications ? Uniquement sur le site du journal ou sur n'importe quel site de données publiques (au risque de trouver deux chiffres divergents) ? De même, il suffira à l'élu de changer un mot de sa démonstration pour que celle-ci passe tous les filtres (lire sur ce sujet la bonne analyse de David Homes, de Pandodaily). « Si l'homme politique tient des propos ironiques, la machine ne le percevra pas. Elle ne peut remettre une citation dans son contexte. Encore moins l'interpréter », explique Franck Rebillard, professeur à la Sorbonne Nouvelle (Paris 3), spécialiste de la communication et des médias.

Cette expérimentation américaine pointe les limites de l'exercice. Sur le fond, le fact-checking vire de plus en plus à l'exercice de style, à l'ergotage sans pertinence politique. Et souffre, sur la forme, de cette mise en scène « vrai/faux » — « logique binaire qui reproduit celle du langage informatique », note Franck Rebillard. Le « Truth teller » n'est pas sans intérêt — retrouver automatiquement et instantanément une petite info dans le grand foutoir des données numériques (le fameux « big data ») — mais il est aussi « symptomatique de la technologisation de l'information, l'idée que le progrès informatique favorise nécessairement la transparence, l'accès à la vérité ».

La robotisation de l'info ? Cela fait des mois qu'on en parle, avec curiosité ou scepticisme. En 2010, l'entreprise américaine Narrative Science lançait son algorithme permettant d'écrire des articles sans intervention humaine, à partir de simples rapports financiers ou listes de résultats sportifs. Du « journalisme artificiel », qui transforme des graphiques en dépêches (le magazine Forbes utilise déjà cette technologie). « Dans 15 ans, 90% des articles seront écrits par des robots », continue de claironner le créateur de Narrative Science, affirmant même qu'une de ces machines « gagnera le prix Pulitzer d'ici cinq ans ». Pour décider de la mise en ligne des articles, les robots aussi peuvent jouer les réd-chefs, déterminer via différents calculs l'article qui fera la meilleure « home » (USA Today ou NBC se servent déjà des algorithmes de la société Visual Revenue).

Et pour modérer les dérapages dans les commentaires ? Là encore, une start up française, iosquare, propose un outil qui détecte automatiquement les messages négatifs, diffamatoires ou insultants, sans passer par le jugement d'un journaliste ou d'un modérateur. Une solution économique — déjà choisie par le site Newsring — mais qui ne fait pas forcément dans la dentelle ou le « cas par cas » (et laisse évidemment très perplexes les entreprises de modération comme Concileo ou Netino).

Robots rédacteurs, robots éditeurs, robots vérificateurs, robots censeurs, etc. En pleine crise de la presse, ces charmants joujoux de science-fiction font de moins en moins sourire (ou rêver) les journalistes qui y consacrent des articles dans leurs médias mutants.